Voilà enfin un livre de science, non technique, critique et agréable. C'est
vraiment l'exemple parfait de ce que devrait être la vulgarisation; en effet
l'auteur exploite admirablement bien le duo : livre, notes. Dans le livre
tel un papillon - de Lorenzi - il voltige de sujet en sujet, s'arrêtant
souvent pour butiner quelque idée fondamentale alors que dans les notes tel
un ver de terre - de Darwin - il explore en profondeur les racines du thème
qu'il étudie offrant ainsi au lecteur d'une part l'émerveillement des
découvertes de la science et d'autre part les références indispensables pour
qu'il aille au-delà. Mais ce n'est pas précisément pour cette raison que le
livre est exceptionnel - il est vrai que l'auteur l'étant cela aide ! - car
il aurait très bien pu se contenter d'être descriptif.
En allant sans doute par delà la pensée de l'auteur l'on pourrait dire qu'il
exhibe un fait fondamental : la Science n'existe pas, seuls les
scientifiques existent. Ainsi en désacralisant la science - ne la
traite-t-il pas d'amorale et d'irresponsable ? - David Ruelle prouve que
l'activité de recherche est terriblement humaine. C'est donc avec une
habileté judicieuse qu'il décortique les faiblesses de cette structure et
c'est avec le rire aux larmes que l'on prendrait ses propos si l'on ne
devinait pas derrière ceux-ci l'amertume d'un homme qui a dû subir plusieurs
vicissitudes à cause de son originalité !
Une autre caractéristique de cet ouvrage, est le dialogue qu'impose l'auteur
au lecteur. Aussi il s'en dégage l'impression que le livre a été écrit pour
être lu par un lecteur doué d'une intelligence critique à qui l'on fait
comprendre que son rôle n'est pas celui d'un récepteur passif mais celui
d'interlocuteur désirant comprendre et discuter les connaissances qu'on lui
fait découvrir ! Bien sûr on pourrait rétorquer que tout cela est purement
formel, néanmoins cette complicité baudelairienne qu'instaure Ruelle lui
permet d'exprimer avec franchise tout ce qu'il a sur le cœur ou plutôt sur
l'encéphale.
Autre fait passionnant : c'est la volonté de comprendre la créativité
scientifique, de mettre en évidence les différents paramètres qui
interviennent dans son essor comme la curiosité sexuelle, l'arrêt de
l'évolution de l'âge mental, la nécessité chez le scientifique lorsqu'il
était enfant d'expérimenter le monde qui l'entoure. Cette attitude est sans
doute à rapprocher de celle de Hadamard, avec en plus une réflexion
pertinente sur l'intelligence artificielle.
Somme toute ce qui est essentiel dans ce livre, c'est l'aspect
épistémologique de la pensée de l'auteur, car en fait il s'appuie sur
l'histoire de la génèse de la théorie du chaos pour étudier le comportement
des scientifiques, et son talent dans ce genre d'analyse n'est pas moindre
que celui de Lakatos.
Finalement on ne peut accuser David Ruelle que d'une seule chose dans toute
sa brillante synthèse c'est de ne pas avoir mentionné le fait qu'il était
lui-même un attracteur étrange !