Ce mois je vais analyser un livre tout à fait exceptionnel.
En
effet il s'agit de la première réédition de La fabuleuse
découverte des ruines de Troie (1868-1873). Et l'auteur est le
découvreur lui-même à savoir Heinrich Scliemann. Ce légendaire
autodidacte, devenu archéologue à la force du poignet. D'ailleurs
il l'écrit très clairement: "[...] rien ne stimule plus à
l'étude
que la misère et la perspective certaine d'en sortir à force de
travail."
Il est fondamental de comprendre qu'à son époque
l'Iliade et
l'Odysée étaient pour beaucoup tenus pour des romans et pour les
rares autres l'erreur sur l'emplacement de Troie était fatale.
Or Schliemann grâce à sa profonde connaissance
de ces deux
oeuvres et à son esprit critique très aigu est parvenu là
où
tous les autres avaient lamentablement échoué à trouver
l'emplacement réel de Troie.
Dans la première partie de son livre il décrit
son
argumentation. Il transforme le moindre renseignement en un point
d'appui incontestable pour sa thèse. Et il n'y va pas par quatre
chemins !
Il commence tout de suite par une très belle démonstration
sur
le fleuve Scamandre, effectue une parfaite critique de la thèse de
Nicola\"ides. Grâce à ses remarques sur le nombre de ruines
et leur
taille à Mycènes (c'est lui qui a ouvert les fouilles dans ce
site) il entreprend l'anéantissement de la théorie qui identifie
Troie à Bounarbaschi. Il utilise ensuite l'argument de la distance
entre les camps ennemis (Grecs et Troyens) pour produire un bon
raisonnement quoiqu'en exploitant une hypothèse très forte sur
la
véracité du temps du récit dans l'Iliade. Emet une excellente
réflexion sur la prédiction concernant Enée et une remarque
percutante sur la taille cyclopéenne des étables de porcs d'Eumée.
Précise l'importance du site en mettant en avant le fait que la
ville de Troie fut utilisée par Alexandre le Grand et César.
Dans la deuxième partie de son récit il décrit
ses difficultés
pour entreprendre les fouilles, et raconte avec une franchise - qui
selon les critères scientifiques actuels est absolument
déconcertante - ses erreurs quant à l'identifications des maisons
et des objets qu'il découvre. Il faut dire qu'il a dû affronter un
problème très difficile - qui même actuellement n'est pas
entièrement résolu - à savoir la stratification du site
qui est en
fait une superposition de plusieurs villes ! Ce qui augmente
nécessairement l'incertitude sur l'emplacement précis dans ces
strates de la ville de Troie décrite par Homère. De plus l'Iliade
est très avare en renseignements sur les objets usuels des
Troyens, mais comment pourrait-on le lui reprocher après tout
c'est une épopée et non un précis ethnologique !
Cette deuxième partie du point de vue intellectuel un
autre
phénomène intéressant concernant Schliemann lui-même.
En effet
grâce à la précision de son journal l'on découvre
au fur et à
mesure qu'il découvre "Troie" l'évolution de sa pensée
: sa
croyance absolue, pour ainsi dire dogmatique, en Homère est
rapidement et considérablement relativisée. L'Iliade devient alors
pour lui un principe heuristique. Le dogme devient méthode !
Par ailleurs la description de ses découvertes est digne
d'éloges car sans cesse agrémentée de réflexions
extrêmement
pertinentes. Par exemple pour le priape, la svatiska et surtout
pour la théa glaukopis Athèné, expression illuminée
par son
explication audacieuse.
D'un point de vue plus archéologique les détails
qu'il donne sur
un squelette de femme, une idole de la déesse protectrice de
Troie, le problème de la double-coupe sont très intéressants
d'autant plus qu'ils sont complétés par la description exhaustive
du Trésor de Priam et le plan de la ville de Troie.
En somme, un monument.