La valeur de la chanson n'est due ni aux paroles novatrices, ni aux
formes musicales recherchées, ni à l'expressivité et au talent des
chanteurs, ni à la technique des maîtres de la musique. Tout cela, bien
sûr, c'est sa beauté. Nécessaire et indispensable pour la révéler,
nécessaire et indispensable pour que nous ressentions la passion que
la beauté provoque... Seulement la beauté est passagère, relative et
change comme changent les hommes, les conditions et les situations.
La beauté ne promet aucune durée...
La valeur de la chanson est due au fait que dans les sons musicaux,
dans les syllabes et les mots, se résume et se cristallise notre Mythe
central. Celui qui est tissé dans les cellules les plus profondes de
la mémoire d'un peuple, celui qui définit une patrie entière. C'est
lui qui fait que la chanson émeut, charme, soulève, console les forts
et les faibles, les initiés et les insoupçonnés. C'est lui qui
conserve identique, inchangée l'émotion, la magie, la consolation et
la révolte à travers les époques et même à travers les siècles.
Des belles chansons, il en existe beaucoup : nous leur devons la
douceur de notre âme.
Des chansons de valeur, il en existe peu : nous leur devons le fait
d'avoir une âme.
Lorque l'incohérence, la facilité et l'arrogance de l'époque
rejetteront le son créateur de notre musique nationale, nous prendrons
alors conscience du grand vide. Si jamais nous sommes coupés de
manière essentielle de notre musique traditionnelle, unique par la
richesse de son expression, telle qu'elle est passée dans la chanson
traditionnelle, populaire et à texte, nous nous apercevrons de notre
pauvreté musicale. C'est un devoir pour chaque auditeur de préserver
ce son, et un devoir encore plus grand pour chaque musicien grec de le
maintenir.
Ce pays a été béni en ayant peu de biens et un surplus d'âme.
Et une force d'âme inattendue qu'il a mise dans ses chansons, qu'il a
fait voyager jusqu'à nos jours. Des antiques <<chansons de
l'hirondelle>> aux hymnes du moyen-âge, des chansons traditionnelles,
klephtiques, des îles et d'asie mineure jusqu'aux chansons rébétiques
et aux chansons à texte. Tantôt voiles ferlées et naufragées,
tantôt fières et superbes, contre vents et marées, elles ne nous
demandent qu'une seule chose : de les faire voyager.
Passager de ce navire, je rends mes armes au Mythe.
Ainsi que ma mémoire et tout ce que j'ai été capable d'apprendre
toutes ces années.
Des morceaux et des extraits de musiques, de lieux et de couleurs.
Parures et dons de l'âme...