Sur un schéma mental de Rodin

N. Lygeros




Dans les compositions de Rodin, nous retrouvons certains schémas mentaux robustes. L’un d’entre eux et sans doute l’un des plus remarquables, c’est celui de la double synthèse. Afin de l’expliciter nous allons utiliser l’exemple le plus frappant. Il s’agit de l’assemblage sculptural - pour ne pas dire simplement sculpture – intitulé Je suis belle, inspiré d’un poème de Baudelaire à savoir La beauté. Cet ensemble est considéré comme une représentation symbolique de ce que nous nommons amour fou. Cependant cela n’est pas tant le thème et le résultat final qui sont importants dans notre analyse mais plutôt le processus de création qui pour une fois peut être compris de manière formelle. En effet l’ensemble est constitué de deux personnages qui sont chacun d’entre eux dans des poses inhabituelles aussi bien en couple que séparément En réalité, pour créer ce couple, Rodin a exploité deux précédentes sculptures. D’une part celle qui est intitulée L’homme qui tombe qui représente l’homme frappé des dieux qui descend aux enfers selon la mentation de Dante dans La Divine Comédie. Et d’autre part La femme couchée dont la pose singulière a quelque peu surpris les contemporains de Rodin. De ces deux sculptures, réadaptées par leur créateur, est née celle de la beauté. En accouplant deux statues dont les poses sont initialement étranges, Rodin parvient à créer une véritable singularité fondamentale, formidablement homogène. C’est en ce sens que nous dénommons ce schéma mental double synthèse car il comporte d’une part une synthèse dans le sens créatif du terme, et d’autre part une synthèse dans le sens combinatoire du terme. De cet assemblage se dégage une grande force expressive car chacun de ses constituants est déjà perturbant en soi. De plus il combine un mouvement (L’homme qui tombe) avec un repos (La femme couchée) provoquant ainsi un oxymore sculptural. La stabilité se repose sur l’instabilité et l’instabilité retient la stabilité. Rodin crée ainsi un équilibre instable via un déséquilibre stable. Nous ne savons pas qui entraîne l’autre dans sa chute dans cet exemple précis mais il est certain que leur sort sera commun comme s’il était scellé par la même raison. Un autre élément qui augmente le réalisme de l’ensemble c’est la recherche de l’objet de la passion sans compromis sociaux ou censure d’aucune sorte. La nudité du couple s’exprime dans toute sa splendeur. Alors que la femme se trouve déjà dans une pose choquante en raison de l’ouverture qu’elle présente, l’homme déchu joue le rôle symbolique de cette descente aux enfers qui sied si bien aux fleurs du mal de Baudelaire. La double synthèse crée une complicité certaine dans cette provocation de principe. Cependant elle rend cette dernière plus naturelle lorsqu’elle est perçue comme un acte du couple. Il n’y a plus alors cette provocation pour la provocation, la synthèse du couple exprime le fait que ses constituants, cet homme et cette femme, représentent un duo homogène dans sa passion, peu importe si celle-ci est destructrice ou créatrice. L’essence est dans ce dual qui pour devenir un duo véritable doit s’affronter en duel avec le regard du monde.







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