Sur un tableau attribué au Greco

N. Lygeros




Au musée historique de Candie ou d’Héracleion se trouvent deux tableaux attribués au peintre crétois ΔΟΜΗΝΙΚΟΣ ΘΕΟΤΟΚΟΠΟΥΛΟΣ (1541-1614) surnommé El Greco. Dans cette note nous nous intéresserons à l’un d’entre eux à savoir La vue sur le Mont Sinaï et le monastère de Sainte-Catherine. Du point de vue technique, il s’agit d’une gouache avec œuf et huile sur bois. Une peinture mixte qui utilise la technique du Mont Athos pour le liant mais qui est libre des contraintes de la technique byzantine. Il est estimé que le tableau a été peint vers 1570. El Greco avait donc la petite trentaine. Cependant, il ne faut pas oublier qu’il est considéré de manière officielle comme un maître dès l’âge de 23 ans.

Ce qui est certain c’est que la composition de ce tableau est énigmatique et ce, à plusieurs niveaux. Tout d’abord le traitement de la couleur ne représente pas une recherche d’équilibre chromatique. Le peintre cherche directement une tonalité précise qui met en exergue la couleur du désert qui imprègne même le ciel de l’étrange paysage. Cet effet est accentué par le jeu d’ombre et de lumière qui travaillent sur les massifs montagneux de manière à mettre en évidence non seulement des structures semblables aux Météores mais aussi anthropomorphiques. La profondeur n’est pas traitée de manière classique mais elle exploite des fausses perspectives byzantines. Elle est le résultat des projections de couleurs et de lumières en opposition des masses sombres et des volumes. En ce qui concerne les habitations, le peintre effectue une simplification formelle qui augmente la différence entre les objets de la nature et ceux de fabrication humaine. En réalité nous pouvons même parler d’une technique de miniature. Il y a un travail énorme dans le domaine du détail sur l’ensemble des structures construites par l’homme et ceci n’est pas simplement dù à une volonté d’agrandir le paysage.

L’entrée des personnages par la gauche du tableau semble jouer le rôle de l’initiation du spectateur. Un des trois pèlerins exploite l’effet de bord tandis que les deux autres montrent la direction que doit suivre le regard. Alors que les chameaux avec leurs chameliers renvoient comme dans un miroir le regard initié. Et ces regards croisés se retrouvent à la rencontre centrale, le contact du monde intérieur avec le monde extérieur. Cette rencontre est une étape intermédiaire qui prépare celle que représente le monastère de Sainte-Catherine qui malgré la fermeture avec ses hauts remparts reste néanmoins ouvert sur le monde mais uniquement dans la direction du ciel comme le montre la perspective choisie par le peintre. Ce dernier point est doublement renforcé par la montagne centrale du tableau mais aussi par cet escalier qui la gravit et qui surplombe le monastère comme s’il indiquait la voie à suivre pour accéder au sommet perdu dans le tumulte des flots du ciel ocre.

Il est difficile de savoir avec précision le contenu du message que veut transmettre le peintre, surtout s’il s’agit du maître. Cependant il est vraisemblable que ce message existe. Il serait sans aucun doute audacieux d’affirmer qu’il existe une continuation dans la méthodologie qui relierait le Greco à Leonardo da Vinci. Mais il est aussi difficile de l’exclure. Car les deux maîtres avaient tous deux un univers suffisamment riche pour influencer la vision de leur œuvre même si celle-ci appartenait au premier abord strictement au domaine religieux. La main du maître n’est pas seulement celle du peintre.







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