Méthodologie ottomane

N. Lygeros




Pour étudier la méthodologie ottomane, l’idéal c’est l’examen des traités. Ceux-ci permettent de mettre en évidence des schémas, certes opportunistes mais aussi répétitifs. Le seul cas qui remette en cause cet aspect idéal, c’est l’accès aux rapports secrets. L’un de ceux-ci, c’est justement le rapport secret d’Alexandre Carathéodory qui ne relate pas seulement le déroulement officiel du congrès de Berlin de 1878 mais aussi les instructions secrètes qu’il recevait de la Sublime Porte. Un cas intéressant, c’est la négociation secrète au sujet de la Bosnie et de l’Herzégovine. Pour rentrer dans le vif du sujet il suffit de se pencher sur la proposition de la Sublime Porte du 20 juin aux plénipotentiaires ottomans :

   « Promettre aux Autrichiens que nous leur laisserons occuper quelques-uns des districts de l’Herzégovine situés sur la frontière dalmate de manière que la province de Bosnie nous reste tout entière.
   Il est bien entendu qu’il faut commencer par céder une petite partie de l’Herzégovine, et si vous rencontrez des prétentions plus élevées vous augmenterez les cessions toujours du côté de l’Herzégovine.
   En revanche, l’Autriche s’engagera de son côté par traité : 1° à ce que le Monténégro n’obtienne rien du côté de l’Albanie, ni de la Serbie ;   2° que les cessions à faire à la Serbie soient diminuées considérablement de manière que nos communications avec nos possessions en Bosnie soient complètement assurées ;  3° que la partie restante de la Turquie d’Europe et des îles forme un tout compact directement et absolument soumis à l’autorité de la Sublime-Porte sans complications d’autonomie et administré d’après le système uniforme de la loi des vilayets. »


Nous voyons tout d’abord que le Sultan est prêt à sacrifier l’Herzégovine pour conserver la Bosnie tout entière. Ensuite si cela n’est pas possible de manière simple, il est prêt à morceler l’Herzégovine afin de négocier chaque part, point par point. Il ne s’agit donc pas de faciliter la tâche aux Autrichiens. Puis, via ce sacrifice artificiel, la Sublime Porte demande en échange d’autres garanties. Le point, le plus intéressant, c’est qu’elle ne se trouve pas en position de force pour négocier directement dans le cadre de la présidence autoritaire de Bismarck aussi elle met en place un dispositif parallèle où elle prend des initiatives avec l’Angleterre et l’Autriche mais de manière séparée comme le montre l’extrait suivant :

   « Ceux-ci [les Autrichiens] avaient eu de très bonne heure connaissance de l’arrangement secrètement conclu entre la Turquie et l’Angleterre, il ne faut pas en douter, pas plus qu’il n’y a lieu de douter qu’ils auront mis dans le secret M. de Bismarck vis-à-vis duquel le comte Andrassy n’aurait jamais osé garder le silence sur un sujet de pareille importance, et pendant que les Anglais, qui avaient pris Chypre, trouvaient naturel de seconder l’occupation de la Bosnie par les Autrichiens, ceux-ci de leur côté, devaient évidemment redoubler d’efforts pour ne pas sortir du Congrès moins avantagés que les Anglais. »

Nous apprenons aussi que la Sublime Porte négocie de manière indépendante vis-à-vis de ses plénipotentiaires officiels au congrès de Berlin grâce à cet autre extrait :

   « Le 4 juillet, un télégramme de la Porte apprenait aux plénipotentiaires ottomans l’existence d’une convention signée entre l’Angleterre et la Turquie un mois auparavant au sujet de l’Asie-Mineure et de Chypre. Ils furent, on ne peut plus le nier, contrariés de n’avoir pas connu plus tôt un fait de cette importance qui, s’il avait été connu à temps, leur eût donné le droit d’exercer sur les plénipotentiaires britanniques une pression beaucoup plus forte que cela n’avait été le cas. »

Ce qu’elle demande à l’Autriche n’est rien de moins qu’un avantage stratégique incontestable. Elle désire une voie d’accès à la Bosnie ; fait qui lui permet de conserver sa logistique. Mais surtout, elle souhaite la compacité de ce qu’elle nomme la Turquie d’Europe. Elle joue donc sur la notion de frontières naturelles et sur les critères géostratégiques. Ce qui est aussi révélateur c’est sa volonté de conserver l’intégrité de l’Albanie musulmane vis-à-vis du Monténegro chrétien. Enfin, il ne s’agit pas pour elle de mettre en place des autonomies locales, car elle veut détenir un pouvoir central dans ses régions. Vu les circonstances du congrès de Berlin ces revendications semblent a priori perdues d’avance. Pourtant les plénipotentiaires ottomans ne baissent pas les bras et luttent jusqu’au bout pour obtenir gain de cause. Ces tentatives sont encore plus extraordinaires que nous ne pourrions le penser au premier abord. Et pour nous le prouver, il suffit de lire attentivement l’immanquable méthodologie ottomane mise en place au moment de la signature du traité de Berlin :

   Dans le cas où cette dernière proposition serait également rejetée par le Congrès, vous déposerez au Congrès, avant de signer le traité, la note officielle suivante :
   « L’Autriche dans le traité qui doit être signé aujourd’hui par Leurs Excellences les plénipotentiaires des puissances signataires des traités de 1856 et de 1871 et relatif à l’occupation par les troupes autrichiennes des provinces de la Bosnie et de l’Herzégovine n’étant nullement conforme à la déclaration que les plénipotentiaires de Sa Majesté Impériale le sultan avaient cru devoir faire à la séance du 4 juillet et qui se trouve consignée dans le protocole N°12, les soussignés s’empressent de déclarer officiellement, d’ordre de leur gouvernement, avant même de signer le traité, que la Sublime-Porte entend réserver ses droits de souveraineté sur les provinces de la Bosnie et de l’Herzégovine dont l’occupation par les troupes austro-hongroises ne saurait être que provisoire. Les soussignés déclarent en même temps que cette occupation doit être subordonnée à une entente entre la Sublime-Porte et le gouvernement de Sa Majesté Impériale et Royale Apostolique. »
   « Si le Congrès refuse aussi de recevoir cette notification de votre part et d’en prendre acte, vous vous abstiendrez dans ce cas de signer. »


Dans le cas où nous ne serions pas convaincus que cette politique opportuniste ne pût aboutir positivement avec les Autrichiens, il suffit pour nous détromper, de parcourir les instructions finales de la Sublime Porte qui se trouvent consignées à la fin du rapport secret et qui datent du 14 juillet 1878  :

   Sublime Porte, le 14 juillet.
   « Je remercie sincèrement votre Excellence, au nom de la Sublime-Porte, des efforts qu’Elle a bien voulu faire pour arracher des plénipotentiaires autrichiens la déclaration relative à la Bosnie et à l’Herzégovine.
   Le comte Zichy m’a remis hier copie d’un télégramme par lequel le comte Andrassy accepte une entente préalable avec nous sur les dispositions à prendre pour l’occupation et il se montre tout disposé à signer à cet effet une convention avec nous. Je viens, par conséquent, conformément au désir exprimé par le comte Andrassy, prier votre Excellence de se rendre à Vienne aussitôt qu’Elle n’aura plus rien à faire à Berlin pour conclure avec le Cabinet de Vienne l’arrangement dont il s’agit, suivant mes instructions précédentes. Nous tenons à ce que cet arrangement soit conclu un moment plus tôt parce que l’effervescence et l’agitation en Bosnie et en Herzégovine augmentent de jour en jour. »


Il serait donc difficile de nous persuader que cette méthodologie ottomane a totalement disparu de la politique actuelle de la Turquie. Si cela est nécessaire, il suffit de se rappeler de l’initiative autrichienne, de la défense française et de la résistance chypriote face à la lettre de réponse au sujet de la signature du protocole et finalement de la nécessité de contrer cette manière de faire avec un nouveau rajout de l’Union Européenne. La méthodologie ottomane est toujours d’actualité aussi il est bon de connaître ses acquis si nous voulons lutter efficacement contre elle.







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