Les fils de l’inutile

N. Lygeros




Enfermés dans les idées reçues et l’indifférence sociale, nous recherchons le bonheur dans un monde qui ne nous appartient pas. Nous faisons semblant de vivre pour ne pas mourir d’ennui. Cependant les hommes voient combien nous ne sommes rien et cela nous exaspère. Nous voulons que personne ne sache notre insignifiance aussi nous éliminons chaque opinion qui diffère de la nôtre. Nous ne craignons que le ridicule. L’idée même que les hommes puissent nous découvrir nous met hors de nous. Nous voulons être ce que nous paraissons, même si nous ne paraissons pas ce que nous sommes. Nous aimons jouer la comédie comme si la vie était une pièce de théâtre mais nous détestons voir le metteur en scène. Nous préférons improviser pour ne pas savoir la fin. C’est pour cela que nous préférons enchaîner les Prométhée de chaque époque. Nous savons combien ils sont dangereux. Même s’ils sont peu nombreux, ils créent le prochain monde auquel nous n’appartenons pas. Ils influencent une poignée d’hommes mais ces hommes suffisent pour soutenir l’avenir.

Nous recherchons le bruit des gens pour faire cesser le silence des hommes. Nous ne voulons pas d’histoires car l’histoire ne veut de nous. Toute trace est une preuve de notre culpabilité alors que nous voulons être neutres. Sans la neutralité nous ne pouvons vivre. La pensée nous est insupportable. Nous ne désirons que l’action mais l’action neutre. Celle qui n’influence personne, celle qui n’influence rien. Nous ne voulons reproduire que le présent. Ni le passé, ni le futur ne nous intéressent car nous ne voulons aucun changement. Nous sommes les fils de l’inutile aussi rien n’est nécessaire. Nous attendons tout du hasard qui fait toujours bien les choses. Rien ne doit perturber notre monde. Nous pourchassons les génies et les inventeurs car ils pourraient mettre en cause notre réalité. Uns simple idée avait la possibilité de modifier l’essence de notre inertie alors que dire d’une invention ? Nous bougeons sans cesse pour ne pas montrer notre immobilisme. Voilà pourquoi nous nous méfions des hommes qui restent immobiles. Nous savons qu’ils pensent et donc qu’ils fomentent un complot contre nous. Ils cherchent à concevoir l’avenir. Mais ce dernier est dépourvu de sens s’il n’est pas à l’instar du présent. Ces hommes représentent pour nous un chef d’accusation aussi nous les rendons coupables d’exister. Car ils ne peuvent exister sans penser. Et s’ils pensent c’est nécessairement pour nous nuire. Il nous faut par conséquent surveiller les enfants car parmi eux se cachent sûrement des condamnés à vivre. Nous espionnons le moindre mouvement susceptible de caractériser une révolte potentielle. Grâce à l’enseignement nous éliminons la plupart des surdoués. Nous les rendons à nouveau normaux. Seulement certains échappent à notre contrôle et nous nous devons d’être vigilants. Le génocide de la mémoire est un combat de tous les jours. Chaque jour nous devons inspecter que la réalité, notre réalité n’a pas changé. Le moindre changement, la moindre reconnaissance est susceptible de nous pénaliser. Aussi nous éliminons toute résistance face à la domination de l’invariable présent.







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