Genocide versus disinformation.

N. Lygeros




L’un des problèmes fondamentaux des défenseurs des droits de l’homme dans le cadre de la lutte pour la reconnaissance d’un génocide et encore plus dans celui de la pénalisation de la non reconnaissance, c’est la désinformation. Celle-ci peut être passive ou active, défensive ou agressive. Dans tous les cas, la désinformation impose une méthodologie. Aucune sensiblerie n’est de mise, pas même une forme implicite de sensibilisme. Ceci est évidemment très difficile pour les familles et les proches de victimes et ce, d’autant plus qu’il s’agit de survivants dans le cas d’un génocide. Nous devons aussi être conscients que tous les faits produits seront contrôlés à nouveau par la désinformation afin de s’en servir comme plate-forme de propagande. Il est donc nécessaire de réduire les éléments apportés à l’accusation de génocide et plus généralement de crime contre l’humanité, à un noyau irréductible, en d’autres termes incontestable. Ceci présuppose un choix des affaires à conduire.

Afin, d’être concrets, dans un cadre plus large qui n’appartient pas à celui du génocide, nous pouvons traiter le cas des disparus de Chypre. Pendant des années, les gouvernements successifs de la Turquie ont refusé l’existence même des 1619 disparus. Lorsque nous avons eu à traiter certains de ces cas pour la Cour Européenne des Droits de l’Homme, nous sommes entrés en relation avec la commission des disparus chypriotes. A la suite de cette rencontre, nous avons choisi uniquement 700 cas à traiter. Cela ne signifie pas pour autant que les autres cas n’existent pas. Seulement pour les 700 cas, nous étions capables de fournir toutes les preuves nécessaires pour démontrer la culpabilité de l’armée turque quant à la disparition de ces personnes. L’inconvénient de cette méthode, c’est que certaines familles chypriotes peuvent avoir l’impression que nous ne défendons pas leur cas. L’avantage c’est que le choix effectué a permis la réalisation d’un noyau incontestable qui n’offre aucune prise à la désinformation turque. Aussi la culpabilité de la Turquie a pu être démontrée de manière efficace.

Il est certes difficile de mettre en place des tactiques analogues dans le cadre du génocide qui est avant tout un évènement global. Cependant même un génocide peut être analysé, soit dans un champ temporel, soit dans un champ géostratégique. Il est alors possible de mettre en évidence des regroupements judicieux de cas incontestables de manière à constituer non plus un noyau, mais un réseau multilocal capable d’affronter le processus de désinformation. Car la désinformation se base essentiellement sur l’adage populaire à savoir, semer le doute, il en restera toujours quelque chose. Pour les défenseurs des droits de l’homme, il s’agit de jouer en contrepoint par rapport à cela i.e. sauvegarder l’essentiel de l’information afin qu’il en reste toujours assez pour accuser les bourreaux.

Pour toute reconnaissance, l’appareil en place, le continuateur du génocide, le responsable du génocide de la mémoire, tentera toujours de minimiser l’envergure de notre action, en réduisant certains arguments à néant, en effaçant les traces, en contestant les chefs d’accusation. Dans tous les cas nous devons résister, garder en tête l’action des justes et ne jamais oublier que sans efficacité même les victimes peuvent disparaître.







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