Vision interne du Holodomor

N. Lygeros




« Plein de gens crèvent de faim chez nous. Il se passe bien cinq jours avant qu’on les enterre. Les gens sont affamés. Ils arrivent pas à creuser des tombes, la terre est gelée. On met les cadavres dans les hangars, on enterre dans les jardins. Les gens ont une tête terrible, les yeux sont tout petits, avant de mourir, ils dégonflent un peu, ils deviennent tout jaunes, ils tentent d’entrer dans les maisons pour se trouver un coin où crever. Les jeunes mendient un petit bout de concombre. Je ne sais pas quelle mort affreuse nous attend. »

Chakhty, 16e Régiment. À Iourcenko
(de la part de ses parents, stanitsa Novo-Dereviankovskaia)


Dans le cadre de la reconnaissance du Holodomor, les non spécialistes pensent qu’il est difficile de prouver la culpabilité de l’appareil stalinien ou même l’existence du Holodomor. En réalité, malgré la propagande stalinienne, nous avons accès à des documents qui nous offrent une vision interne du Holodomor. Il ne s’agit donc pas de reconstruire des éléments d’une tradition uniquement orale. Le problème essentiel consiste à regrouper et à recouper des informations existantes afin d’établir le chef d’accusation. Seulement nous devons aussi informer la population qui ne connaît pas ces éléments.

« On n’a plus rien à bouffer. Chez nous, au moins 400 personnes sont gonflées. Chaque jour, il en crève 24. Sans doute, on ne s’en sortira pas. Père et tante sont allongés, déjà gonflés. Essaie de faire quelque chose pour nous. »
Novotcherkassk. À Ermolenko
(de la part de sa soeur, Konstantinovskoie, district d’Armavir)


« Notre vie est très dure, ça ne peut pas être pire. Les gens n’ont plus de pain. Il y en a qui se pendent. Il y a beaucoup d’enfants, rien à manger, aussi il ne reste plus qu’à se pendre. »
Novotcherkassk. Régiment de liaison. À A. D. Rossiak
(de la part de sa soeur, Kanelovskaia)


L’important pour ces exemples précis, c’est que nous pouvons attester de leur existence de manière incontestable car les destinataires des lettres étaient des soldats de l’Armée Rouge. Il s’agit donc de personnes qui appartenaient bon gré mal gré au régime au moment de la destruction systématique du peuple ukrainien. Il est donc difficile pour les fanatiques de l’oubli de contester cette vision interne car cela reviendrait indirectement à remettre en cause l’Armée Rouge elle-même. Or la nature diachronique de celle-ci représente justement un point qui sert d’argument de valeur pour ceux qui nient le génocide. Ils se basent sur l’image positive de l’Armée Rouge pour dire qu’elle n’a pas pu participer au génocide. Ils ne peuvent donc critiquer directement les défenseurs des lettres. Or ces lettres n’étaient pas envoyées à l’étranger, elles étaient reçues par des hommes qui avaient accès aux évènements et même qui pouvaient être influencés par la vision du régime stalinien. Or ces hommes ont conservé ces lettres malgré tout. Voilà ce que nous voulons mettre en évidence en citant ces témoignages.











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