Éclats de mémoire

N. Lygeros




Il ne restait plus aucune trace du corps du maître. La pluie avait fait disparaître le sang. C’était comme s’il n’était pas mort. Pourtant des témoins avaient affirmé l’avoir vu à cet endroit, tout près de l’arbre séculaire. Puis soudain plus rien. Le temps était venu retrouver ce qui lui appartenait. Les gens du bourg ne cessaient de parler de cet événement afin de trouver une explication rationnelle mais cela dépassait l’entendement humain. C’était ainsi qu’était née la légende du maître du temps. La bête immonde s’était retirée de l’eau pour envahir la citadelle de la mémoire. Plus rien ne devait rester sur son passage. Elle broyait toute résistance même la plus infime. Elle avait besoin d’un exemple pour terroriser la population et elle avait choisi cette citadelle réputée imprenable. Elle arracherait de ses propres mains chacune de ses pierres pour en faire la route des esclaves. La longueur de la route donnerait la mesure de sa grandeur. Seulement les pierres n’avaient pas dit leur dernier mot. Dans la crypte, les gisants avaient pris place ainsi que l’avait prédit le maître. Ils ne savaient pas encore combien de temps ils tiendraient même s’il était avec eux. Ils étaient désarmés mais cela n’avait aucune importance car ils étaient leurs propres armes. Le maître leur avait enseigné le combat mental et la force qu’ils avaient entre leurs mains n’avait pas de commune mesure. Tout était une question de pensée. Chacun d’entre eux serait seul durant des siècles mais les autres partageaient la même solitude. Leur corps épousa la pierre pour mieux traverser le temps. C’était leur unique mission. Les codex devaient être lus par des hommes qui n’étaient pas encore nés. Telles avaient été les dernières instructions du maître. Depuis, ils n’avaient plus revu le chevalier sans armure. Il se releva après sa première mort. Les pierres étaient tout aussi blessantes qu’autrefois mais les hommes avaient changé. Le passage existait donc. Seulement comment le retrouver dans les siècles noirs? L’arbre était beaucoup plus grand. Il était majestueux et dominait l’ensemble de la place du bourg. Des enfants couraient sur le côté en tenant des galettes de sucre à la main. La vision avait dit vrai. L’avenir était possible malgré la bête immonde. Il examina les pierres des maisons. C’étaient bien elles. Elles avaient refusé de devenir des pavés. Elles préféraient la liberté du ciel. Elles voulaient voir le monde des hauteurs. Pourtant certaines avaient été déplacées. À présent il y avait des formes. Il pensa que ce serait plus facile de trouver l’épée à l’étrange poignée. Et il avait eu raison. Elle l’attendait depuis des siècles. La bête immonde n’avait pas pu la soumettre. Elle n’appartenait qu’au temps.







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