État de siège

N. Lygeros




La rencontre avec le Juif et le Russe s’était produite au cours de l’une de ces nuits blanches que l’humanité avait fini par nommer pogrom. Ils étaient amis de longue date et l’irrationalité de la masse n’avait pu briser cette relation. Ils s’étaient enfuis ensemble pour rejoindre le maître du temps à Vienne. C’était là que pour la première fois, ils avaient pu lui adresser la parole. Même si ce n’était pas exactement cela puisque le chevalier sans armure ne communiquait qu’en pensée. Il était là-bas pour aider les hommes à tenir le premier siège. Il savait que ce n’était que le début et qu’il faudrait certainement venir une seconde fois pour achever la bête. Cependant c’était aussi un travail de préparation mentale pour ses disciples. Ils devaient apprendre l’art de la guerre car ils ne connaissaient que celui du combat. Et cette fois une bataille ne suffisait plus pour repousser l’ennemi. Il fallait une stratégie d’ensemble. Mais aucune civilisation n’était prête pour cela. Il fallait apprendre à devenir un combattant comme l’on devait apprendre à devenir homme. Seulement cette fois uniquement les trop humains résisteraient à la charge et pourtant elle était sans commune mesure avec ce que le maître du temps et ses disciples devraient affronter dans le siècle des crimes. Alors il avait fait venir le Juif et le Russe pour compléter leur formation. Ils devaient analyser les tactiques sournoises de l’ennemi pour transcender le code de la chevalerie. C’était uniquement de cette manière qu’ils parviendraient à résister au feu de la destruction massive et systématique. Personne ne pourrait transcrire tout ce qu’ils avaient acquis au cours de ce siège. L’important n’était pas là. Ils devaient à présent revenir en arrière pour retrouver les autres dans la bataille des douves afin que leur épopée commençât. Le maître resta à Vienne pour le second siège. Ses hommes savaient déjà ce qu’ils devaient accomplir comme mission tandis que les autres ne connaîtraient que le sort des victimes. Combien d’innocents pour un seul barbare? Combien de justes pour un seul acte? Personne n’osait faire le décompte. Seul le maître du temps à l’instar d’une véritable machine de guerre ne cessait de mettre un nom sur chaque victime. C’était une nécessité pour la mémoire. Sinon elle n’appartiendrait pas à l’humanité et au temps. Si le chevalier sans armure était devenu océan, c’était pour mieux supporter les larmes du monde. Si le maître du temps ne regardait pas l’espace, c’était pour mieux voir l’humanité. Au delà des limites de chaque société, il ne contemplait que l’horizon. Car il savait que c’était là-bas que se trouvait le sens de sa mort.







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