Les indications du maître

N. Lygeros




Dieu seul savait combien de partitions il avait étudiées dans sa longue vie. Mais cette fois, c’était vraiment différent. Cette écriture de la partition était encore plus abstraite et il ne voulait pas commettre d’erreurs. Il avait sans cesse en tête ces éditeurs du XIXème siècle qui avaient cru devoir corriger Mozart à travers son rondo en la mineur. Ils avaient même changé son articulation à la quatrième mesure. Alors que Mozart n’avait jamais autant chargé d’indications dynamiques minutieuses l’un de ses morceaux. Cependant même les gens cultivés étaient capables de commettre des affronts de ce type. Aussi il ne voulait pas tomber dans ces pièges. Il devait lire simultanément les cinq alphabets tout en prenant garde aux éventuelles indications du maître du temps. Comme il ne connaissait pas les finesses de nuances et de phrasé, il devait découvrir la marque de son jeu. Et il savait que ce n’était pas un simple jeu. Il réfléchissait à tout cela au milieu des cinq gisants quand la musique reprît son cours. Le passage était différent. Et c’était sans doute celui-ci qu’il devait emprunter pour trouver la voie. C’était un parcours initiatique et il se retrouvait dans la position de l’apprenti, lui le vieil érudit. C’était le comble mais il en était heureux. Ce fut ainsi qu’il remarqua que les codex étaient accessibles malgré leur apparente fixité. Ils avaient été placés dans les mains des gisants comme un casse-tête. Tout semblait immobile et pourtant il existait une solution dynamique. Voilà ce qu’il devait chercher en écoutant la musique des gisants et les indications du maître. Etait-ce donc si simple? Pourquoi ne pas y avoir pensé auparavant? Ils parvînt enfin à désenclaver l’un des codex ou plus exactement son intérieur. Il avait choisi le codex vénitien, car c’était dans cette langue qu’il était le plus à l’aise. Il regarda le premier feuillet. Et se hâta de lire la première phrase. Il transcrit sa traduction sur une feuille. L’examen de la notion d’humanité dans un cadre strictement ontologique est réducteur. Il n’en était pas certain mais c’était l’idée de la phrase du codex. Cette écriture le surprît quelque peu. Il s’attendait à un style plus ancien. Mais cela n’avait sans doute pas de sens. Comment ne pas être surpris par une première mesure d’une partition à peine découverte. Il avait l’impression de lire la mémoire du futur et non le passé de la mémoire. Cependant c’était trop tôt pour réfléchir. Il devait résoudre les quatre autres casse-tête avant d’écrire ses notes herméneutiques. Alors il referma le codex vénitien et s’approcha du russe. Celui-ci était plus complexe. Et il ne parvînt à le résoudre qu’en exploitant son précédent savoir. Chaque casse-tête aidait l’autre car chaque casse-tête tenait compte du précédent. C’était un véritable travail de compagnon. Le maître avait pensé au moindre détail. Ce ne fût qu’après plusieurs heures de travail harassant qu’il parvînt à libérer les cinq codex des gisants. À cet instant, la musique se tût. Cinq mouvements pour un silence. Le code était en place.







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