Le retour de la bête immonde

N. Lygeros




Ils travaillaient depuis des mois ensemble. La jeune fille admirait l’érudition du savant. Il parvenait à regrouper des éléments épars et en déduire des conclusions auxquelles personne n’était parvenu auparavant. Quant au vieil érudit, il voyait la petite fille grandir à vue d’œil. Toujours aussi vivace, elle analysait en profondeur les événements. Elle trouvait des détails qui devenaient des indices dans leur recherche. Leur analyse établissait que le crime contre l’humanité avait été préparé plus de dix ans auparavant. Les régimes changeaient mais la barbarie était toujours la même. Ils avaient même réussi à montrer que les réformes et les changements de régime obéissaient à la même règle : la barbarie devait accomplir son crime contre l’humanité pour créer le socle d’un pouvoir infâme qui tirait sa puissance du nombre de ses victimes. Ils envoyèrent dans les journaux et dans les revues, le fruit de leur travail. Ils signaient toujours leurs articles sous un pseudonyme afin de ne pas être repérés par la bête immonde mais en vain. Elle finit par trouver le manoir. La petite fille était absente au moment de l’attaque. Le vieil écrivain était assis à sa table de travail comme tous les soirs depuis qu’il avait pris la décision de consacrer sa vie à la reconnaissance du crime. Il ne soupçonnait pas qu’il était lui-même devenu une cible de la bête immonde. Celle-ci ne se contentait plus de son territoire comme lieu d’action. Elle avait besoin d’effacer les traces de ses forfaits et pour cela elle devait faire taire tous les hommes libres qui l’accusaient de commettre un crime contre l’humanité. Elle regardait le vieil homme écrire son acte d’accusation et sa haine devint encore plus grande. Elle força la fenêtre et elle fit irruption dans le scriptorium. Elle avait avec elle des torches qu’elle lança dans toute la pièce. Le vieil érudit n’eut pas le temps de se défendre contre cette attaque si subite. Il tenta de sauver ses livres mais fut assommé sur le champ. La bête immonde le regardait fixement. Elle attendait que les flammes consument le vieillard sans défense. Elle ne partirait pas tant qu’il n’aurait pas fini de brûler. Le vieil érudit fit un dernier effort surhumain. Il pensa au chevalier sans armure. Il avait besoin de lui. Il fallait que l’œuvre survécût. Il se releva un peu, embrassa du regard la pièce en cherchant ce dont il avait besoin. Puis subitement à la grande surprise de la bête immonde qui n’eut pas le temps de réagir, il s’empara de certains manuscrits, les serra très fort l’un contre l’autre et s’enfonça dans la cheminée. Seul le feu pouvait venir à bout du feu. La bête immonde ne comprit pas ce geste mais les cris du vieil homme la réconfortèrent. Il brûlait enfin. Il ne resterait plus aucune trace de ses recherches. Le scriptorium tout entier était en flammes lorsqu’elle quitta les lieux, certaine d’avoir accompli son devoir mais elle se trompait.







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