Le changement de phase arméno-juif

N. Lygeros




Le changement de position de la diaspora juive des Etats-Unis n’a pas manqué d’engendrer des répercussions sur le plan historique. En effet à la suite de cette déclaration positive au sujet de la reconnaissance du génocide des Arméniens, des spécialistes ont commencé à mettre en évidence des sources jusqu’à présent inexploitées qui témoignent des atrocités commises à l’égard de la population juive dans l’Empire Ottoman. Cette population qui était l’une des plus pauvres de celles qui étaient non musulmanes, n’avait pas réellement de revendication à faire en ce qui concerne la non jouissance de propriété. Ce fait a été utilisé par la Turquie pour développer sa propagande sur le caractère libéral de l’Empire Ottoman. Comme l’Etat d’Israël évitait soigneusement d’avoir un ennemi de plus dans sa région, la combinaison tactique de ces points de vue a conduit les chercheurs à une certaine forme de neutralité à l’égard de la Turquie. Le problème comme l’a si bien dit Elie Wiesel, c’est que la neutralité n’est jamais du côté de la victime. Aussi la Turquie a profité de ce champ libre non seulement pour mettre en place sa propagande mais aussi pour critiquer les causes arménienne et grecque, en mettant en exergue le contre-exemple juif quant à son intolérance. Pourtant l’examen historique de ses affirmations montre de manière limpide l’absence de substrat objectif. C’est exactement ce que viennent confirmer les nouvelles anciennes sources qui n’avaient pas été exploitées par les centres de recherches historiques, ou pour être plus précis qui n’avaient pas été diffusées auprès du grand public. Ce nouvel accès à des sources directes qui décrivent avec précision les faits et gestes de l’Empire Ottoman à l’encontre des Juifs, valorise enfin l’histoire de ces victimes oubliées dans le silence des archives. Cette nouvelle approche permet aussi d’aborder de manière plus stratégique le problème de la reconnaissance du génocide. En effet, même les plus réticents parmi les Arméniens à revendiquer le génocide et sa reconnaissance, ne peuvent plus utiliser le prétexte de ces juifs puisqu’il n’existe plus de facto. De plus, il est désormais possible de mettre en place un véritable mix stratégique qui met en cause les efforts des Arméniens, des Grecs et des Juifs à l’encontre de la barbarie turque et de sa tentative de compléter ses génocides par un génocide de la mémoire. Nous devons à présent recouper toutes nos informations avec celles des archives juives afin de mettre en évidence le caractère systématique de la barbarie turque. Dans le cadre du génocide des Arméniens, il y a eu aussi des victimes grecques et juives qui doivent être utilisées dans l’acte d’accusation à l’encontre de la Turquie. Cette fois, nous pouvons démontrer avec des preuves à l’appui que le génocide des Arméniens appartient à une extermination encore plus large qui concerne toute population non musulmane. Nos analyses des travaux d’Alexandre Carathéodory sur le droit musulman acquièrent désormais une autre valeur. En effet, l’intégration des atrocités commises à l’égard des Juifs correspond à l’application des fondements même du droit musulman qui est très permissif à l’égard de tout acte à l’encontre d’un non musulman. Nous n’avons plus simplement un affrontement entre chrétiens et musulmans qui correspond à une guerre de religion. L’opposition s’effectue sur la musulmanité en sa négation. Aussi nous sommes en présence d’une forme d’absolutisme religieux. C’est dire combien est paradoxale notre approche du Kémalisme puisque ce dernier sous prétexte de remettre de l’ordre dans l’Empire Ottoman après l’intervention des Jeunes Turcs, est allé bien au-delà de tous les efforts produits jusque-là afin de donner une cohérence à l’Etat turc. Cela signifie que toute la structure turque s’est construite sur des fondements génocidaires. Et la Turquie actuelle n’est que l’enfant de ce génocide. Ceci explique les difficultés de la reconnaissance du génocide mais aussi le contrecoup que va subir la Turquie à la suite du changement de phase arméno-juif.







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