L’interdit II

N. Lygeros




L’imperfection n’avait pas été décelée. L’interdit était toujours vivant malgré la loi sociale et l’état de perfection. Il était un crime sans châtiment. L’humain trop humain avait survécu à l’empire du présent mais il n’avait aucun avenir dans cette société. Il caressa quelques instants l’idée du suicide mais se reprit bien vite en pensant aux prochains hommes, ceux qui n’étaient pas encore nés, ceux qui n’avaient pas de passé et son altruisme décida d’agir. Il ne pouvait se contenter d’être une erreur sociale, il devait devenir une valeur humaine. Seulement comment faire pour ne pas être repéré par les délateurs. Il ne fallait pas toucher au présent. Il fallait trouver l’avenir dans le passé. Il retourna donc chercher ses livres bien-aimés pour voir comment les maîtres du passé avaient surmonté la toute puissance des sociétés. Il relut Voltaire pour comprendre le superfétatoire et saisir l’essentiel. Seulement il dut se rendre compte de l’inégalité du combat. Les maîtres du temps étaient toujours seuls et isolés. Tandis que la société était toujours omniprésente et dominante. Il n’existait pas de stratégie pour la vaincre. Le sacrifice était nécessaire à chaque fois. C’était inéluctable. La bougie devait fondre pour éclairer l’obscurité. Et si l’une d’entre elles refusait le combat, les suivantes ne pouvaient s’allumer. L’obscurité du monde serait alors permanente. Les hommes étaient rares mais ils suffisaient pour illuminer le monde. Cette découverte redonna du courage à l’interdit. C’était la première fois qu’il pensait que tout n’était pas perdu à condition d’être prêt à tout perdre. Et le moindre faux pas était fatal. Il avait enfin trouvé un but dans sa vie après sa survie. Il ne s’agissait plus seulement de résister avec le passé mais réaliser l’avenir. Il se devait d’aller au-delà de l’horizon social, à la rencontre des maîtres de l’avenir qui reprendraient le flambeau. Ils étaient les obstructions qui caractérisaient l’espace, le support de l’humanité, les fondations de la mémoire. Seulement ils étaient les seuls à le savoir. Pour tous les autres, ils étaient les erreurs du système, les imperfections de l’État, les interdits de la société. Qu’importait! Ils étaient là pour jouer un rôle et ils le joueraient même si le public était invisible. Seul l’avenir pouvait leur donner raison car le présent était absurde. L’interdit se ressaisit et s’arma de ses plumes et pinceaux. Il savait désormais que le temps serait avec lui. Il n’avait donc plus peur de s’éloigner. Le procès avait eu lieu mais le château n’avait pas été pris. Les obstructions étaient les gardiens. Tel était le message du passé. Telle était la voie de l’avenir. L’interdit devait donc partir à la découverte du monde pour que le passé pût engendrer l’avenir malgré le présent. Il avait été encerclé durant plusieurs années pendant la période de la résistance. Cependant l’action était désormais nécessaire sinon la flamme risquait de s’éteindre. Il fallait donc consommer l’interdit et peu importait les conséquences. Les études ne suffisaient plus, une oeuvre était nécessaire. L’interdit quitta la ville pour parcourir l’ensemble du territoire à la rencontre des hommes cachés dans la masse. L’interdit devait s’exposer pour se faire reconnaître sans pour autant être exterminé par le système. Il était conscient que ce défi pourrait être mortel mais quel aurait été le sens de sa vie s’il ne le relevait pas. L’itinéraire de l’interdit était son sens. C’était à lui que revenait la mission du contact. Sans lanterne, sans tonneau, il devait recommencer la quête des hommes afin que l’humanité continuât à vivre et à s’épanouir malgré la loi sociale, la puissance du système et l’absolutisme de l’État. Ainsi commença la révolution de l’interdit.







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