L’interdit III

N. Lygeros




La première rencontre de l’interdit se fit dans un village reculé. L’humain trop humain buvait un thé au jasmin, seul, lorsqu’une petite fille s’approcha de lui. Elle semblait surprise de sa présence dans son village.

- Qui es-tu?
- Un étranger.
- Je le vois bien.
- Tu veux savoir pourquoi je suis ici ?
- Oui.
- Je cherche des hommes.
- Il n’en existe pas ici.
- Parce que c’est interdit ?
- Exactement.
- Pas d’exception à la règle ?
- La loi, c’est la loi.
- Et toi ?

Elle eut un imperceptible mouvement de recul.

- Je n’ai rien d’humain.
- Comment le sais-tu ?
- Sinon je serais en prison.
- Ainsi les humains existent.
- S’ils existent, ils sont en prison.
- Tu en as déjà rencontrés ?
- Non, jamais.
- Alors tu ne sais pas à quoi ils ressemblent.
- Je suis sûre qu’ils sont tous laids.
- Tu veux dire laid comme moi.

Elle le regarda fixement avant de répondre.

- Oui, laid comme toi.
- C’est sans doute pour cela que les hommes sont formidables.
- Ils ne te font pas peur ?
- Non, pourquoi ?
- Ici, tout le monde les craint.
- Pour quelle raison ?
- À cause de leurs blessures.
- Leurs blessures?
- Elles sont si vilaines !
- Mais pourquoi ?
- Car ils n’oublient pas.
- C’est vrai qu’ils n’oublient pas.
- C’est la faute de leur mémoire !
- Ainsi tu sais ce que signifie la mémoire !
- C’est elle qui n’oublie pas la laideur.
- La laideur de qui ?
- Des hommes, bien sûr. Qui d’autre ?
- C’est vrai, qui d’autre ?
- Ici les gens sont tous beaux.
- C’est vrai que tu es très belle.
- C’est la meilleure preuve de mon inhumanité.
- Je vois.
- Ici, les gens ne se souviennent de rien.
- Comment est-ce possible ?
- Nous avons choisi d’être heureux.
- Alors, ici tout le monde est heureux.
- Bien sûr.
- C’est donc si évident ?
- C’est cela le bonheur social...
- Le lendemain sera identique à aujourd’hui ?
- Tu n’es pas seulement un étranger, tu es étrange.







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