Dialogue sans espoir

N. Lygeros




Fiodor : Pourquoi réponds-tu toujours avec une telle franchise?
Nikolaï : Car nous allons mourir…
Fiodor : N’est-ce pas le cas de tout le monde?
Nikolaï : Seulement qui le croit?
Fiodor : Les hommes...
Nikolaï : Et combien sont-ils dans cette masse anonyme?
Fiodor : Dieu seul le sait.
Nikolaï : Il faudrait qu’il existe pour savoir. Et s’il existait, il ne voudrait pas savoir.
Fiodor : Comment peux-tu être si affirmatif ?
Nikolaï : L’absolu ne tue pas ! Seulement l’absolutisme !
Fiodor : Tu penses au tsar ?
Nikolaï : Si ce drap ne recouvrait pas ton visage, tu verrais ses sbires en train de se préparer à nous exécuter.
Fiodor : Le cercle ne courait-il pas à sa perte ?
Nikolaï : À présent, il n’a plus besoin de courir.
Fiodor : Même maintenant tu te moques de la société !
Nikolaï : Plus que jamais ! Désormais, nous savons tous que nous n’avons plus rien à perdre.
Fiodor : Et notre âme?
Nikolaï : Nous verrons en temps voulu, ce qu’il en est.
Fiodor : Mais nous n’avons plus le temps.
Nikolaï : Alors nous lui appartiendrons.
Fiodor : À qui ?
Nikolaï : Au temps !
Fiodor : Que proposes-tu maintenant ?
Nikolaï : Apprends à mourir en homme.
Fiodor : Et si nous ne mourons pas ?
Nikolaï : Ce sera plus difficile. Il faudra apprendre à vivre en homme.

Le peloton d’exécution se met en position.

Fiodor : C’est donc la fin ?
Nikolaï : C’est un autre commencement.
Fiodor : Mais nous n’avons rien fait de mal.
Nikolaï : Notre existence est déjà un mal.
Fiodor : Et notre mort ?
Nikolaï : Une catharsis.
Fiodor : Pas d’alternative ?
Nikolaï : Aucune.

Le peloton d’exécution reçoit l’ordre de tirer.

Ne crains rien.

Silence.

Fiodor : Que se passe-t-il ?
Nikolaï : Même notre mort est une mascarade.
Fiodor : Qu’attendent-ils ?
Nikolaï : Que le ridicule nous tue !
Fiodor : Tu n’es pas sérieux.
Nikolaï : Nous devrions être morts et nous sommes vivants.
Fiodor : Mais pourquoi ?
Nikolaï : Pour que notre mort dure plus longtemps que notre vie.
Fiodor : Que veux-tu dire ?
Nikolaï : En exil, nous mourrons chaque jour.
Fiodor : Alors nous vivrons chaque jour.
Nikolaï : Nous vivrons pour mourir.
Fiodor : Je mourrai pour vivre.
Nikolaï : Comment ?
Fiodor : J’écrirai pour l’humanité.
Nikolaï : Alors écris aussi pour la nôtre !

Les gardes les emmènent.







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