Transcription de la lettre 15 de R. Fraïssé à N. Lygeros (13/10/1990)

N. Lygeros




Je retiens 5 exemplaires du N° 7 (novembre) en plus de l'exemplaire courant
sur mon abonnement ; je retiens que le prix est passé à 11F
ce que j'ai vu  seulement après l'envoi de mon chèque                                     1
                                                                                              samedi 13/10/90

  1. Un grand merci pour  "La persuasion et la rhétorique",

avec ta dédicace qui me touche beaucoup.
J'ai presque honte de recevoir tant de toi, même
si ces cadeaux sont offerts du fond du coeur.
Je dois dire cependant que, ce que j'apprécie le plus,
au risque de paraître égoïste, c'est d'être lu et
compris par toi. Que m'importe les "piqûres" de
la "guêpe" Nik Lygeros; elles sont une preuve de ta
sincérité. A contrario je sais que tu es également
sincère dans l'éloge, lorsque tu écris que la ramification
est "des plus étranges mais aussi des plus intéres-
santes théories qui existent actuellement." Je trouve très
juste que tu la qualifies de "métathéorie" (je n'y avais moi-même pas pensé)

  1. Tu m'as fort bien conseillé en proposant de"sabrer"

le paragraphe 2. Ci-joint la nouvelle version de
l'article de vulgarisation. Nous en sommes à 370
lignes environ, ce qui devrait faire environ 8 pages
si c'était imprimé en français. La traduction en grec conduit-
elle à une condensation (comme la traduction en anglais
condense de 15% environ) ou à une dilatation?

  1. J'ai très peu lu sur l'analyse non-standard.

J'ai assez bien connu Abraham Robinson, qui était
à peine plus âgé que moi et est mort d'un cancer
vers la cinquantaine. Avant sa mort, je l'enviais
un peu pour sa facilité et sa notoriété : je le
comparais à Félix Mendelssohn – Bartholdy
qui eut une vie de rêve, sans effort apparent,
mais mourut trop jeune. Avec cette différence
que Mendelssohn était très beau – voir son portrait dans
le Dictionnaire des Musiciens de Roland de CANDÉ,
collection Microcosme/seuil page 153 – alors que
Robinson était laid et chauve, mais d'une laideur
qui apparemment plaisait aux femmes (tu vas
encore me prendre pour un obsédé sexuel). Cela dit,
si j'ai beaucoup aimé comme précurseurs de l'analyse non standard
                                                     les transfinis rationnels]
remontant à HESSENBERG 1906, cités dans
Heinz BACHMANN 1955, Transfinite Zahlen; 2ème edit.
1967, Springer-Verlag, et me suis régalé de considérer
 qqs l'entier n, et par exemple  ou autres admirables
rationnels transfinis, munis d'une addition "naturelle"
commutative notée , d'une multiplication "naturelle"
notée (.) conduisant à un anneau puis au corps des
quotients, choses belles mais encore peu utilisées, sauf
récemment en théorie des ordres partiels (Pouzet connaît
bien la question). Choses reprises avec talent par CONWAY(Numbers and Games)
                             par contre je n'ai jamais été excité]
par l'analyse non standard. Il y a trop de préliminaires.

 

avec de pesants ultraproduits,
pour que ce soit, par exemple, enseignable au niveau
de la licence de math et que l'on puisse faire
admirer à un étudiant non exceptionnellement
doué les différentielles "naturelles" dx et dy donnant
comme quotient  = dérivée de y par rapport à x.
Encore une fois, étant mauvais lecteur je suis
prêt à changer d'avis su un collègue m'adresse
son cours d'analyse réelle niveau licence, fondé sur
l'analyse non-standard avec : définition
de la dérivée = quotient des nombres non standard
dy par dx. Tu vois, je ne te suis d'aucun secours
sur cette question, puisque j'attends moi-même
le secours d'un pédagogue talentueux en cette
matière.
(4) J'aime Don Quichotte mais je le plains et je
ne le suivrais pas dans un commando dont il
prendrait la tête. Il y a tellement de choses
intéressantes à faire et qui sont faisables, sinon
par moi-même du moins par mes successeurs
(tu devines où je veux en venir), que je n'éprouve
pas le besoin d'attaquer des moulins à vent ou
plus généralement d'entreprendre des combats
perdus d'avance et sans relève possible par la
postérité. Mais évidemment, il est très difficile
de savoir à l'avance si un combat sera utile; et
je me suis accusé déjà devant toi d'avoir attendu
trop longtemps pour apprendre la physique, parce
que je ne voyais qu'un jeu dans la ramification ;
à chacun ses défauts : je n'ai manqué que de folie, il eut été sage d'être plus fou.
(5) Ce serait trop long de discuter par lettre au sujet
de Dieu : ce sera plus expéditif d'en parler à nos
prochaines rencontres. Je jette seulement quelques jalons.
Je te comparerai au jeune Arthur Rimbaud qui, avec
bcp de courage à son époque, écrivait "Merde à Dieu"
sur les murs de Charleville-Mézières ou de Paris par
la suite. Egalement au poète (dont j'ai oublié l'identité)
auteur de l'alexandrin "Si je croyais en Dieu, je serais
pour le diable". Quant à moi,j'adopterais volontiers
cette réponse d'un agnostique (dont j'ai perdu le nom) :
"Dites-moi qui est Dieu et je vous dirai si j'y crois"
(6) Le sexe a été assez important dans ma vie, bien que je n'y
aie sacrifié que moyennement ma tranquillité, ma vie intellectuelle

et mon argent. Par exemple, j'ai rompu avec                                             2
une compagne très aimée, lorsque par lucre elle
exigea que j'arrondisse mon salaire par l'esclavage
des leçons supplémentaires, alors qu'étant agrégé
je gagnais déjà correctement ma vie ... et la sienne.
Un peu plus tard, j'ai divorcé d'avec ma première
épouse qui, très peu intellectuelle, me faisait perdre
le plus clair de mon temps en magasinages,
accompagnements chez le coiffeur etc. (elle refusait
même d'apprendre à conduire pour me soulager
de telles corvées : étrange à notre époque de féminisme
militant). J'aurais aimé les cultes païens du
sexe; néanmoins je ne souscris pas à la célèbre
maxime de Louis-Ferdinand CÉLINE (Voyage au
bout de la nuit) lorsqu'il affirme, par la bouche du
Professeur PARAPINE : "entre le pénis et les mathématiques,
il n'y a rien, rien, rien". Il y a au moins la musique classique.
(7) J'aime assez ton quatrain VÉRITÉ, mais où est le
jeu de mots sur "musée" dans le dernier vers
"afin que l'homme cesse de
la croire et l'envoie au musée"?
Je donne ma langue au chat (je ne peux pas être toujours
intelligent; je suis souvent lent à comprendre les histoires
drôles)
(8) Revenons à Michelstaedter, que je m'excuse d'avoir pris
pour un soixante-huitard alors qu'il a pu, au même
titre que MARCUSE, être une source d'idées pour les
soixante-huitards... et les autres. Toujours est-il que j'aime ce
poids à la fois pendant et dépendant  (de son fil
d'attache). J'aime la comparaison entre la chute
du corps, finalement arrêté par l'obstacle, et l'instinct
d'une perpétuelle survie, finalement arrêté par
la mort. Je t'envie de comprendre dans le texte
les citations grecques (connais-tu aussi le grec ancien?)
dont je vais chercher en Note la traduction. Et pour
parler vulgairement je suis prêt à bander pour
Electre. Mais comment toi, si violement anti-
chrétien (n'es-tu pas ému par le flirt de Jésus avec
Marie-Madeleine et par son masochisme qui le
conduit au supplice de la croix?) comment
t'accommodes-tu des citations par Michelstaedter, de
l'Ecclésiaste, des apôtres Jean et Mathieu, etc.
                                         Ton déjà vieil ami  Roland
P.S. Je viens seulement de changer mon ruban de machine à écrire;
seule la page 0 (titre et sommaire) en a bénéficié.

 

 







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