Le temps des Chroniques

N. Lygeros




Après la musique de Guillaume de Machaut et la poésie de Jean Froissart, vint le temps des Chroniques. Ainsi le Comte décida de revenir sur ses terres pour accomplir la partie la plus importante de sa mission, à savoir l’écriture du temps. Il n’osait imaginer l’état dans lequel il trouverait son château. Certains échos avaient suffi pour le prévenir du pire. Il ne désirait qu’une seule chose, c’était de revenir à temps pour soutenir le chêne d’azur et sang. Car il savait combien il avait souffert durant ces années. Grâce à sa résistance, ses terres n’avaient perdu l’éclat de la France. La guerre du temps n’était pas encore achevée mais il fallait déjà écrire pour ne pas oublier. Car l’oubli et l’indifférence étaient déjà présents malgré la mémoire et la résistance. L’ennemi pouvait encore vaincre grâce à ces puissants alliés qui ne craignaient personne. Ainsi il fallait rédiger les Chroniques afin que les oeuvres ne disparaissent à jamais. En traversant les terres libérées, le comte avait sans cesse à l’esprit ses amis dispersés dans tout le territoire. Seraient-ils au point de rencontre? Il n’en était pas certain mais il hâtait le pas de peur d’être en retard. Chacun avait son rôle dans ce nouveau défi. Car le manuscrit du comte ne suffirait pas pour traverser le temps. Il devait être accompagné par les miniatures d’occident et les enluminures d’orient; sans oublier la nécessité de la couverture en cuir de l’hospitalier. Quant au papier, il savait déjà, à l’aide de quel moulin, il allait le fabriquer dans la plus pure des eaux. Seulement, chacun d’entre eux devait rester vivant pour mourir. Il ne servirait à rien d’avoir survécu aux batailles les plus sanglantes de la guerre du temps, si elles ne pouvaient être transmises au futur. Mais pour décrire, il fallait écrire et pour écrire, il ne suffisait pas de décrire. Il était nécessaire de vivre pour mourir comme il était indispensable de mourir pour vivre. L’encre ne pouvait tout dire. C’était pour cette raison que les caméléons de l’histoire devaient à nouveau se réunir, afin de faire renaître la couleur, le temps, le sens et le don. Sans cela, l’inconnu demeurerait. Ses armes avaient dû être lourdes mais elles ne l’étaient plus. Toute sa force s’était concentrée sur cet unique objectif : arriver à temps et si possible avant les autres. Il ne s’agissait pas de sauver le passé de l’histoire mais la mémoire du futur. Chacun de ses pas était une nouvelle branche dans cet univers ramifié que symbolisait le chêne. L’impact avait eu lieu à de nombreuses reprises et le changement de phase tant espéré était enfin là. Désormais, il fallait le soutenir par une activité infinie et celle-ci ne pouvait se faire qu’à travers le livre. Sans propriété, totalement libre, il se devait de créer car il éprouvait cette nécessité. Les champs de bataille ne suffisaient pas pour vaincre dans cette guerre du temps. Lire les morts, écrire pour ceux qui n’étaient pas encore nés : telle était leur nouvelle tâche. Uniquement ainsi pourrait naître une nouvelle forme d’humanisme avant la lettre mais dans l’esprit. Car désormais, l’utopie était devenue réalité. L’humanité du passé ne pouvait se contenter de devenir le passé de l’humanité. Le comte écrirait le temps avec le confinement de l’espace, la lumière de l’énergie et la courbure de la structure. Tel serait l’opus.







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