Sur l'Arménien sans Arménie

N. Lygeros




Comment imaginer un homme malheureux sans le voir ! En pensant à lui.

Comment imaginer une feuille sans arbre ? En regardant un papier d’Arménie.

Alors pourquoi ne pas penser à lui, pourquoi le brûler ?

Est-ce la fatalité ? Certes non.

Est-ce la nécessité ? Encore moins.

C’est seulement le misérabilisme de la société.

Dans sa recherche désespérée du bonheur, tout obstacle lui est insupportable. Certains arbres perdent leurs feuilles. Cela est dans la nature des choses. Mais que dire des feuilles qui perdent leur arbre ?


Avec le génocide, l’Arménie a perdu beaucoup d’Arméniens et cette perte est encore présente dans notre mémoire même si elle a les stigmates de l’absence. Seulement avec le génocide de la mémoire, ce sont cette fois, les Arméniens qui perdent l’Arménie. Seulement comment le réaliser si le concept d’Arménien sans Arménie est incompréhensible ? Comment résister sans avoir conscience de l’action ? Or cette action est subversive. Elle ne se contente pas de brûler la feuille, elle cherche à démontrer l’inexistence de l’arbre et pour y parvenir, elle coupe toutes les racines. Cependant il ne s’agit pas d’un arbre qui cache la forêt, mais de feuilles qui cachent l’arbre.


Nous regardons l’Arménien sans voir l’Arménie. Nous nous habituons à voir en lui un habitué de la diaspora. Comme s’il était arrivé de nulle part. Or cela est impossible car l’arménité existe. Mais cela ne garantit pas qu’elle ne se meure pas.


L’important c’est la compréhension du temps. Le crime contre l’humanité est certainement imprescriptible, mais qu’en est-il de la durée de vie des victimes ? Car une feuille tombée de l’arbre est sans aucun doute une feuille mais une feuille morte. Et comment des feuilles mortes pourraient-elles parler d’un arbre vivant ? Tel est le paradoxe de l’arménité. Tel est l’essence du papier d’Arménie. Les feuilles mortes ne parlent aux vivants qu’à travers le livre. Tel est le secret de l’arménité. Il est partagé par toutes les civilisations qui ont traversé le temps malgré les tourmentes de l’espace.


Le problème actuel, si nous pouvons réellement parler d’actualité, c’est l’omniprésence et la suprématie du présent. Toutes les sociétés du présent tentent de briser les liens du temps afin de reproduire le présent dans l’avenir. L’Arménien sans Arménie n’est pas une utopie ou une abstraction formelle, mais un but stratégique de la part de l’appareil de propagande turque. C’est un potentiel capable de réaliser. C’est le devenir d’une autre réalité.


Aussi lorsque nous examinons une feuille sans arbre, prenons le temps de lui redonner son sens pour découvrir son essence avant qu’elle n’ait plus d’existence. Attardons-nous de plus auprès des hommes qui assemblent ces feuilles afin de les tacher avec de l’encre indélébile et en faire des livres d’histoire. Car c’est à travers ce geste que nous établissons les bases d’une résistance de la nécessité, d’une mémoire du devoir et du sacrifice de l’homme face à la barbarie de l’oubli.

 


 





Sur l'Arménien sans Arménie







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