Comment Vincent voit le monde

N. Lygeros




Il ne faut pas se contenter d’examiner l’élaboration des portraits pour découvrir comment Vincent voyait le monde. Il est nécessaire d’étudier ses paysages et en particulier ceux du Sud de la France. Car dans la lumière de la Provence, il n’a pas seulement trouvé un moyen de contourner le froid du climat hollandais en hiver, il a su dégager son âme d’artiste des contraintes des couleurs brunes dans un monde éclairé uniquement à la bougie. Une lumière faible ne suffisait à éclairer que l’intérieur des mangeurs de pommes de terre. Mais comment sauver sa propre âme des affres de l’esprit et du corps. Le soleil et le vent avaient été nécessaires à la libération de son être et à l’expression de sa peinture. Seulement, il fallait de la place pour l’envergure de son génie humain incapable de rester prisonnier du carcan social et des institutions artificielles. Aussi Vincent s’échappa à la campagne et partit à la découverte des paysages de la Provence. C’est ainsi que l’homme capable d’être touché par la sensibilité de vieux godillots, s’en est allé sur les chemins de traverse pour étudier et esquisser l’essentiel des paysages. Dans cette recherche, il s’est efforcé de saisir les détails indispensables à la création du monde de l’humanité. Était-il conscient ou pas, cela n’a d’importance que pour les psychologues de pacotille. L‘important ce n’était pas le fait, mais l’interprétation du monde à travers le geste de cette main si sensible qu’un esprit avait du mal à contrôler. Aussi dans ces paysages, il ne suffit pas d’être attentif aux fameuses couleurs, mais surtout à la mise en place d’un assemblage. Comme s’il s’agissait d’une nouvelle manière d’aborder le monde des effets de bord. Comme si les couleurs n’avaient de l’importance qu’à travers leur contact et leur fonction. Et puis dans ces frontières chromatiques, il faut pénétrer les détails, une rive, où se trouvent quelques lavandières affairées à survivre, un pont tellement humain qu’il en demeure inaccessible pour la société, un coin de rue avec la boutique d’un charcutier ou encore un parc d’amoureux parsemé de néant. Et puis il y a les arbres, ronds ou élancés, détaillés ou à peine esquissés, toujours debout malgré tout et surtout malgré la mort. Dans les oublis de la société, Vincent van Gogh ne retrouve pas seulement les oubliés de la société. Il observe aussi cette vie imaginaire, qui a, en fin de compte, beaucoup plus d’importance que le bruit social incapable de se taire, car dépourvu de sens. Enfin dans les champs de fleurs ou les champs de blé, il nous faut toujours tenir compte de la présence discrète d’une figure humaine abandonnée à son sort par la société, mais tellement libre, qu’elle en est d’une beauté insupportable pour le misérabilisme social. Dans cette vision du monde, Vincent nous montre avec une naïveté innocente et une innocente naïveté, ce qu’il considère comme essentiel. Comme s’il s’agissait pour lui de ne pas oublier de vivre dans un monde qui n’en finissait pas de mourir. Condamné à vivre dans une société vide de sens, il a tout fait pour garder ses idées à l’écart, au risque d’être accusé. C’est la trace de cet effort surhumain que nous retrouvons dans ces paysages de lumière.







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