La langue de la douleur (9)

N. Lygeros

Traduit du Grec par l'auteur




Le disciple ne dit rien. Il lut les mouvements du maître sur le papier. Il se taisait, il pleurait pourtant. Il essuya ses larmes, il ne voulait pas les montrer. Le maître écrivait stoïquement les tortures qu'il avait subies et expliquait à son disciple les évènements de la nuit. Le disciple ne put supporter les dernières paroles, les derniers mots de la description, et regarda la bouche fermée du maître. Les lèvres étaient douces comme toujours mais une ligne rouge les séparait. Sur les lèvres ils avaient gravé les frontières de la douleur. Les mains du disciple commencèrent à trembler. Il avait perdu le contrôle de lui-même. Il avait entendu parler des tortures. Seulement maintenant il les ressentait sur son corps. L'idée était devenue blessure et la blessure blessa l'idée. Il voulait embrasser le maître mais celui-ci le comprit et le prit dans ses bras. Il fondit en larmes, mais même blessé c'était lui qui le protégeait. Quand il eut repris ses sens il prit sa décision. Il n'utiliserait plus jamais sa langue. Il prit la plume du maître et commença à écrire, à poser des questions. Qui est le voleur ? Vit-il ou est-il mort ? S'il vit où est-il ? Le maître comprit la pensée du disciple et écrivit à nouveau. Le voleur c'est celui qui est mort, le voleur c'est celui qui vient. La réponse surprit le disciple mais il avait d'autres questions. Il voulait voir les gravures. Le maître leva ses livres lourds et prit les gravures dans ses mains. Il les regarda à nouveau. Il ne pleura pas comme la première fois. Il mit simplement le doigt dans sa bouche en sang et ensuite le passa sur un endroit de la gravure. Le disciple ne comprit pas ce geste mais il n'osa écrire son aporie. Il prit la gravure et la regarda attentivement. Seul un graveur de grande valeur avait pu créer cette oeuvre. On la voyait et son coeur se brisait. Il avait donné au noir de la scène la lumière du sacrifice. La vie du voleur avait gravé le regard du créateur. Et à présent, le cachet du maître avait stigmatisé son oeuvre.







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