Du modèle mental à la théorie mentale

N. Lygeros




Un des apports majeurs de l'outil informatique est de permettre via un modèle mathématique la simulation d'expériences réelles. Bien souvent cette expérience virtuelle est une idéalisation d'une expérience réelle i.e. les objets et les instruments sont modélisés de manière uniforme à partir des entités réelles qu'ils représenteront. Ici nous allons étudier, à partir d'un exemple générique, un modèle que nous qualifierons de "mental" car il ne sera pas transposable dans la réalité.

Le point de départ de notre expérience de pensée est le suivant. Considérons un sac de n billes noires et un sac de n billes blanches. L'expérimentateur plonge sa main dans le premier sac, prend une bille au hasard et la place dans le second sac. Ensuite il mélange les billes du second sac, puis en retire une au hasard et la place dans le premier. Et il effectue de même avec l'autre sac. Il est évident que, par augmentation de l'entropie, si l'on poursuit cette opération un très grand nombre de fois les sacs auront chacun autant de billes des deux couleurs. Cependant l'intérêt de cette expérience n'est pas là, celui-ci réside dans le modèle mental que nous allons créer pour simuler cette expérience.

Tout d'abord nous devons insister sur le fait que cette expérience de pensée est tout à fait réalisable i.e. il s'agit d'une expérience potentiellement réelle. A présent considérons les objets de notre modèle mental.

Les sacs seront représentés par des listes et les billes par les chiffres 0 et 1. Quant au tirage aléatoire, il sera modélisé par une fonction pseudo-aléatoire. Plus précisément au lieu de mélanger les billes dans un sac, nous utiliserons l'équivalent sémantique suivant : nous allons les disposer dans un ordre donné puis nous allons choisir de manière aléatoire la position de la bille à retirer. De plus, lorsque nous placerons la bille dans le second sac, nous la disposerons systématiquement à la fin de la liste qui le représente. Cette façon de faire, bien qu'elle soit déterministe en soi, n'est pas nuisible car elle est suivie d'une opération aléatoire.

Considérons à présent la partie la plus intéressante de ce modèle à savoir le "déplacement" de la bille d'un sac à l'autre. En effet nous ne pouvons pas nous contenter de faire disparaître la bille du premier sac pour la placer dans le second car ainsi nous ne saurions pas quelle bille mettre dans le second. Pour résoudre ce problème il nous suffit d'utiliser une mémoire tampon. Et la façon la plus astucieuse de le faire, c'est d'utiliser l'autre sac comme mémoire.

Seulement si nous interprétons cette procédure nous voyons que pour déplacer la bille nous exploitons l'ubiquité de cette dernière. En effet celle-ci se trouve déjà dans le second sac avant d'avoir été retirée du premier et une fois cette opération effectuée, nous la retirons du premier en la remplaçant par du vide ! Aussi il est clair que notre modèle est mental dans le sens où nous ne pouvons pas le transposer dans la réalité tel qu'il est.

Ainsi nous nous retrouvons dans la situation suivante. Notre expérience de pensée qui représente une expérience réelle est simulée par un modèle mental qui n'a pas de représentation dans la réalité en raison de l'ubiquité de sa nature intrinsèque. Ici donc, l'expérience réelle peut être a posteriori interprétée comme une projection dans la réalité du modèle mental.

Le modèle mental ne constitue pas une idéalisation uniforme de l'expérience réelle aussi il nécessite de la part de son concepteur un raisonnement non uniforme et parfois même de la créativité. Plus généralement le réel ne conduisant pas directement à la théorie qui peut le comprendre, nous pouvons donc en déduire l'importance de l'apport cognitif dans la création d'une théorie. Enfin si nous considérons l'aspect perfectif de la notion de modèle mental il est alors possible de concevoir une théorie qui ne serait constituée que de modèles mentaux i.e. théorie mentale.







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