Nécessité d'exister

N. Lygeros




En examinant des situations aussi extrêmes que celle de vivre dans un camp de concentration et plus généralement de subir un génocide, nous pourrions aisément nous demander comment les hommes peuvent survivre à cela, quelle est la force qui les empêche de mourir et qui les contraint à vivre ce cauchemar. Car il y a dans cette nécessité d’exister un véritable paradoxe que le suicide de Primo Levi ne fait qu’accentuer.

Pourquoi vivre malgré tout ? Telle est la question. Ou encore comment expliquer l’existence de survivants ? Même si aucun génocide ne peut se justifier grâce à l’histoire nous pouvons comprendre les conditions initiales de sa création. Mais comment comprendre la vie au sein de la mort ? Ces questions humaines, sans doute trop humaines, sont pourtant fondamentales car elles remettent en cause notre propre nature.

Dans ce cadre où il ne suffit pas d’être mais où il faut devenir pour exister, les innocents et les justes posent des questions à l’ensemble de l’humanité et non seulement aux bourreaux. Car certains d’entre eux ont survécu malgré le labeur de ces derniers. Et encore aujourd’hui l’exemple des Arméniens constitue un paradigme pour tous les hommes qui résistent à l’oppression de la barbarie et de l’oubli. Les Arméniens vivent malgré tout. Malgré la non reconnaissance du génocide commis par les Turcs, malgré la violation de leurs droits, malgré la spoliation de leurs terres ancestrales. Leur présence est un exemple vivant de la nécessité d’exister.

Nous voyons dans ce concept de la nécessité d’exister, une condition préalable à la nécessité de témoigner. Dans cet abîme du présent que représente le génocide, les survivants sont le futur enclavés dans le passé. Ils ne peuvent pas oublier car après ce passage dans la mort, leur vie n’est plus que mémoire. Toute leur existence n’est composée que de mémoire. Auparavant ils pouvaient vivre et avoir des souvenirs et même des oublis. Désormais ils doivent exister pour que la mémoire vive. Les bourreaux ne tiennent jamais compte des survivants car ils ne peuvent les déceler. Ils ne sont pas des observables dans leur théorie du chaos. Pourtant les survivants avant de devenir, ils étaient là. Ces points fichés, ces stigmates des cartes du passé changent la donne. La partie est peut-être perdue d’avance mais ils représentent la preuve qu’elle a été truquée. Ils ne peuvent jouer leur rôle sans les bourreaux car ils doivent d’abord perdre pour vaincre par la suite.

Les bourreaux et leurs descendants qui veulent continuer leurs basses œuvres à travers le génocide de la mémoire devront affronter les survivants, les justes et les innocents même après leur mort. Car devenus mémoire, ils ne peuvent plus mourir. Ils seront les juges du futur. Ceux qui accuseront et ceux qui condamneront. C’est en ce sens que les Arméniens représentent un paradigme de la résistance humaine pour l’ensemble des défenseurs des droits de l’homme. Ainsi le dragon arménien prend un sens nouveau pour les guerriers de la paix. Car avec sa flamme, il insuffle à tous la nécessité de lutter comme il a insufflé aux survivants la nécessité d’exister pour témoigner.











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