Le témoignage du graveur allemand

N. Lygeros




C’était la première fois qu’il examinait à la loupe l’ancienne gravure et il n’en croyait pas ses yeux. Toutes ces années, il n’avait pas prêté attention à ces détails, et maintenant il découvrait chacun de ses éléments avec stupéfaction. Aucun des personnages n’avait une pose naturelle. Les uns priaient, les autres se tordaient les bras et d’autres s’enfuyaient du bourg détruit. Sur le côté gauche, une tour fumait encore alors que les assaillants avaient disparu. Tout près d’elle, un clocher soutenait avec peine sa croix. Comme brisé, il ne tenait debout que par miracle. Le graveur n’avait pu montrer l’état des remparts sur l’ensemble de son œuvre mais il était évident qu’ils n’avaient pas pu soutenir le siège. Ils étaient enfoncés sur le côté droit, tout près de l’unique tour de gué qui était intacte. De manière générale, les maisons fortes et les autres du bourg semblaient s’incliner en signe d’esclavage, un esclavage du néant. Car plus personne n’habitait le bourg, du moins les vivants. Car il est difficile de ne pas imaginer des victimes de cette invasion barbare. C’était ce à quoi il pensait en s’éloignant quelque peu de la loupe. Quelle était donc le mystère et le message du graveur allemand ? Certes la gravure était accompagnée d’un texte en caractères gothiques qui expliquait certaines choses mais pas tout et en tout cas pas l’essentiel. Certes, il s’agissait d’une invasion et non d’un tremblement de terre. Et les barbares avaient tout saccagé. Le bourg ne serait plus jamais comme avant. Aussi le graveur s’était attardé dans les détails car chacun d’entre eux était une preuve de barbarie. À cette fin, il avait donné aux maisons du bourg, un aspect pour ainsi dire vivant et même humain. À travers ces maisons serrées les unes contre les autres nous pouvions voir les hommes, les femmes et même les enfants du bourg. Chacun cherchant à soutenir les autres dans cette terrible infortune. Le graveur allemand exploitait la citation du Christ à savoir : si les hommes se taisent, les pierres crieront. Et plus il regardait ces pierres, plus il les entendait crier à travers le temps. Comme si le graveur d’antan voulait que nous n’oubliions pas. Il voulait que nous conservions cette image en tête. Il voulait que notre esprit soit pétrifié de douleur devant ce malheur humain. Il savait combien l’oubli était puissant alors il avait tenté de résister à l’effacement. Car il connaissait ces barbares. Il connaissait leurs manières. Il était conscient qu’ils continueraient leurs basses œuvres à travers les siècles. Aussi il voulait nous prévenir. Tout cela parcourait les méandres de son raisonnement. Cela faisait des heures qu’il examinait cette gravure. Mais la fatigue n’avait pu vaincre la curiosité de son esprit. À l’aide de sa loupe il scrutait le moindre indice. Car le graveur était aussi historien. Désormais il en était certain. À travers cette gravure, il avait laissé des traces pour ses successeurs. Car ils devaient savoir pour prévenir les autres. Il n’y avait rien de nouveau dans la tactique des barbares. Ils ne savaient que détruire et toujours de la même manière. Aucun changement, le but était toujours le même. C’était pour cela que le graveur allemand avait laissé tant d’indices. Car le combat était loin d’être fini.








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