Spécialisation versus Universalité

N. Lygeros




« Démentons sans hésiter ceux qui appellent bon maître le peintre qui réussit un seul type de tête ou une seule figure. Ce n’est pas un grand exploit d’arriver, en étudiant une seule chose pendant toute sa vie, à quelque perfection ; mais puisque nous savons que la peinture embrasse tout ce que la nature produit et tout ce que crée l’opération adventice de l’homme, et en un mot tout le domaine du visible, il me semble bien pauvre, le maître qui ne sait rien faire qu’une seule figure. »

Leonardo da Vinci

Même si Leonardo de Vinci semble prêcher dans le vide à une époque où règne la spécialisation à outrance, nous ne pouvons qu’admirer son esprit de résistance face à la masse. Sa critique révèle la faiblesse de la spécialisation dans ce qu’elle a de plus puissant à savoir la répétition. Cette forme dégénérée d’imitation qui devrait être le premier pas de l’admiration, au lieu d’être un moyen efficace devient un but sans intérêt. Parfois il nous arrive de parler du style d’un artiste alors qu’en réalité nous devrions utiliser l’expression : limite de compétence. Car les véritables artistes ce sont ceux qui ont su se renouveler et découvrir un ensemble cohérent et évolutif de styles qui construit les éléments d’universalité. Seuls ces derniers peuvent permettre à l’artiste de dépasser de manière radicale l’artisan afin de devenir un maître. Le maître ne peut être caractérisé par un seul style car il le transcende. Le point de vue de Leonardo da Vinci ne va pas seulement à l’encontre de la vision sociale mais aussi de la vision artistique telle que nous l’entendons de façon consensuelle. La peinture et plus généralement l’art n’a de sens véritable que s’il embrasse la nature. Car le modèle du monde est le monde lui-même. L’artiste qui ne peut saisir le caractère inclassable de la diversité ne peut comprendre la polymorphie de la création. Nous ne pouvons nous contenter de la spécialisation pour être qualifié d’artiste ou de scientifique car dans le meilleur des cas nous ne sommes que des artisans et des ingénieurs. Si Leonardo da Vinci martèle son leitmotiv ce n’est pas pour créer un slogan. Il s’agit vraiment d’un schéma mental diachronique qu’il veut mettre en évidence malgré l’opinion de la foule. Comme si l’universalité était le complémentaire de la rareté. Comme si cela permettait de caractériser les hommes qui se doivent d’être universels vis-à-vis des personnes qui se contentent d’être spécialisées pour survivre dans un environnement social qui les domine sans cesse et les écrase parfois. Même la perfection est dépourvue de sens si elle n’est pas associée à l’universalité. Elle ne représente donc pas un but en soi comme certains tentent de nous le faire croire. Leonardo da Vinci montre la voie via la rareté de la création universelle.







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