Partition sans notes

N. Lygeros




Certaines musiques s’emparent de nous malgré nous, comme s’il était impossible de leur résister. Pourtant, bien souvent, nous ne savons que très peu de choses sur les conditions de leur création. Est-il certain d’ailleurs que nous nous laisserions emporter avec une telle aisance si nous avions ces éléments à l’esprit ? Rien n’est moins sûr. Car certaines d’entre elles, ont été composées dans des conditions effroyables. Elles n’en sont pas pour autant moins belles. D’autres ont été jouées dans des camps de concentration afin que les victimes n’entendent pas les cris des autres victimes. Cependant, malgré tout, ces musiques conservent une esthétique qui ne peut manquer de nous étonner du point de vue intellectuel. Par ailleurs, comment ne pas être sensible, de manière différente, lorsque nous savons que le compositeur de la musique en question est le survivant du génocide ? Est-il possible de ne pas penser à tout ce qu’il a pu vivre pour survivre, en écoutant son œuvre ? Si nous avons des limites dans ce domaine, elles ne proviennent que de celles de notre propre empathie. Et il nous faut étudier avec soin la partition et parfois même le manuscrit de celle-ci pour comprendre véritablement dans quel état se trouvait le compositeur au moment de la création. Aussi à bien des égards, lorsque nous entendons ces musiques, nous nous retrouvons face à des partitions sans notes, des pages d’histoire sans écriture. Mais alors ne serait-ce pas pour cette raison que nous les aimons même plus ? Comme si nous étions conscients qu’elles appartenaient déjà, à leur manière, au monde de l’oubli et que cette audition ne faisait partie que du chant du cygne de la mémoire.

Dans ce cadre, comment ne pas se réjouir lorsque c’est un autre art qui prend la relève de la musique ? Ainsi lorsque nous admirons le mémorial lyonnais pour le génocide des Arméniens en sachant que sa disposition architecturale reprend la partition d’une mesure, comment ne pas le remercier d’exister ? Il nous semble, cette fois, avoir affaire à une bougie neuve volant au secours d’une bougie qui est sur le point de s’éteindre à force d’avoir donné tant de lumière au monde. Nous retrouvons dans l’éclat des feuilles de pierre celui de la partition. Seulement nous sommes conscients qu’à nouveau, avec le passage du temps, comme la partition a fait place au silence, le mémorial fera un jour place aux ruines. Car ce nouvel effort de la mémoire face à l’oubli, est par définition, condamné car les hommes sont trop rares pour supporter son poids. Aussi cette deuxième œuvre architecturale venue prendre le relais de la première qui est d’ordre musical, n’est que le maillon d’une chaîne de la mémoire qui doit durer jusqu’à l’arrivée d’un autre maillon. Sinon toute cette lutte serait vaine. Car il ne s’agit pas de gagner une bataille mais la guerre de la paix. Seulement ceci n’est possible que si nous nous mettons à lire les partitions sans notes et les mémoriaux sans morts. Tout le sens de la résistance provient de cette compréhension de l’enjeu. Car le problème de la reconnaissance du génocide s’intègre dans un cadre qui est beaucoup plus vaste et qui est celui du sens de la mémoire dans le monde de l’oubli.







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