Multiplicité théorique et dogmatisme scientifique

N. Lygeros




Il est intéressant de constater l’existence dominante du dogmatisme scientifique malgré la multiplicité théorique. Ce paradoxe épistémologique est si important dans l’évolution des sciences qu’il est nécessaire d’approfondir sa base.

Même si nous acceptons comme un truisme l’unicité de la réalité, il ne peut en aller de même avec ses modèles. En effet, tout modèle de la réalité, incomplet par définition, ne peut se contenter que de décrire certains éléments de celle-ci. Et dans ce cadre descriptif restreint il peut être isomorphe à un autre modèle sans lui être globalement isomorphe. Cependant même en tenant compte de ces isomorphismes locaux, il est évident qu’un phénomène peut être décrit par de nombreux modèles. Cette pluralité est d’ailleurs la cause de l’utilisation du principe du rasoir d’Occam. Car si le modèle était unique, ce principe serait inutile. Cependant, si nous examinons cette multiplicité dans le contexte des révolutions scientifiques, développé par Thomas Kuhn, le dogmatisme scientifique semble naturel. En effet le modèle scientifique, une fois renforcé par un facteur social dominant, ne peut manquer d’engendrer un dogmatisme scientifique. Le plus étonnant n’est en réalité qu’initial. En effet en examinant une citation d’Henri Poincaré à savoir : « Les théories mathématiques n’ont pas pour objet de nous révéler la véritable nature des choses ; ce serait là une prétention déraisonnable », nous ne pouvons manquer de remarquer la conscience extrême du mathématicien. Seulement Henri Poincaré parle encore de théories mathématiques et à ce niveau là l’outil n’est pas encore sacralisé pour devenir un dogme. Du point de vue épistémologique, le changement de phase s’opère avec l’entrée des théories scientifiques. Cette fois ce n’est plus le modèle qui est mis en avant mais l’explication qu’il offre. Ce phénomène est aggravé par l’aspect prédictif. En effet, les explications provoquent un changement mais ce sont les prédictions qui créent le changement de phase au niveau scientifique. A partir de cet instant, nous entrons dans un cadre sociologique qui a pour conséquence la création du dogme scientifique. Ce dernier, ne domine pas seulement les autres modèles car il ne peut se contenter de cela. Il tente de plus de les éliminer. Ce processus est tout à fait naturel puisque c’est le seul qui puisse permettre à la théorie scientifique considérée de durer dans le temps et de s’imposer complètement. Ceci explique aussi le fait que les évolutions ne suffisent pas à la modifier. Ce ne sont que les révolutions qui peuvent remettre en cause le dogmatisme scientifique, car elles seules sont capables de lutter contre la pression exercée par le dogme dominant. Aussi nous assistons à une véritable guérilla contre le système mis en place pour parvenir à force de résistance et de patience à son rejet. Nous voyons que via cette analyse le paradoxe ne conduit pas à une absurdité mais à un véritable réseau de schémas mentaux qui s’organisent pour constituer, comme dans un processus décrit par Imre Lakatos, un assemblage théorique et formel applicable qui unifie le point de vue de Karl Popper avec celui de Thomas Kuhn. Le paradoxe est créatif car il crée de la complexité en termes de théorie des jeux dans un système non coopératif de modèles où l’équilibre de Nash n’est pas toujours possible.







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