Le traitement de l’ombre chez Leonardo da Vinci

N. Lygeros




Bien souvent nous pensons que les contours sont plus importants que l’ombre et la lumière. Leonardo da Vinci remet en cause cette idée non seulement par ses œuvres picturales mais aussi par ses écrits théoriques sur la peinture. Il ne considère pas seulement que l’ombre est supérieure à la forme mais aussi à la couleur. Son premier argument en faveur de l’ombre est d’abord technique. Il exploite le fait que le « voile » est considéré comme une approche mécanique et artisanale de la peinture.

« Il y a beaucoup plus de savoir et de difficulté dans l’ombre des peintres que dans leurs contours ; et la preuve en est administrée par le fait que les contours peuvent être élucidés au moyen de voiles ou de vitres plates posées entre l’œil et l’objet à retracer ; mais ce procédé ne peut s’employer pour les ombres, à cause du caractère insaisissable de leurs limites, qui sont le plus souvent fondues, comme nous le montrons dans le livre de la lumière et des ombres.»

La force de l’argument ne provient pas seulement de l’aspect technique mais surtout de la technicité développée par Leonardo da Vinci lui-même dans ses célèbres peintures. En effet ces dernières sont bien souvent recouvertes d’un voile transparent qui permet de mettre en évidence la nature de l’air qui sépare l’observateur de l’objet observé. Dans ce cadre, il est capable de compléter très habilement le voile grâce au traitement de l’ombre qui donne les formes pour mettre en avant le relief des trois dimensions de la peinture. Ce point de vue est aussi valable vis-à-vis de la couleur comme le montre l’extrait suivant.

« Ce qui est beau n’est pas toujours bon : je dis cela pour les peintres qui aiment tant la beauté des couleurs qu’ils ne leur donnent, et encore à grand regret, que des ombres très faibles et presque insensibles, n’ayant aucun souci de leur relief ; et c’est l’erreur des beaux parleurs sans aucune substance. »

Cette fois la critique est d’ordre analogique. Leonardo da Vinci critique le manque de profondeur. Non seulement au niveau pictural mais aussi lexical. En réalité, le schéma mental qui sert de substrat à cette critique c’est que la forme est superficielle or la qualité du tableau provient de la profondeur de l’exécution. Et cette profondeur ne peut être obtenue que par le traitement de l’ombre. Car même l’éclat des couleurs ne permet un tel rendu. Cela va aussi dans le sens que la beauté contrairement à la profondeur n’est pas unique.

« La beauté des visages peut être égale chez plusieurs personnes, mais leur forme ne sera jamais identique ; et il y même autant de genres de beauté que de personnes à qui elle appartient. »

Aussi l’ombre permet d’aller au delà des formes et des couleurs afin d’atteindre quelque chose de plus universel qui montre la structure véritable des entités représentées.

« Ne fais jamais dans les compositions à figures trop d’ornements à tes personnages et aux autres objets, car ils embrouillent la forme et l’attitude des personnages, et cachent la structure des autres objets. »

Pour Leonardo da Vinci, les détails ne sont pas des fioritures superfétatoires. Ce sont les indices du monde pictural. Aussi il ne faut pas les surcharger de peur de perdre l’essentiel que met en exergue le traitement de l’ombre.







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