Abnégation versus négation

N. Lygeros




Le sentiment barbare que dégage la négation du génocide semble si puissant qu’il est tout simplement impossible de penser que nous puissions l’affronter et encore moins efficacement. Pourtant il existe un moyen et celui-ci s’appelle l’abnégation. Ce sentiment est si humain qu’il est essentiellement incompréhensible de la part de la barbarie. Il dépasse le sentiment d’injustice car celle-ci n’est pas directe. Les innocents sont morts et ils ne peuvent se révolter contre l’injustice. Les survivants sont vivants mais ils ne sont pas la cible directe de la négation du génocide. La meilleure preuve c’est qu’ils ne sont même pas comptabilisés. Et dans le meilleur des cas, nous parlons de simples réfugiés. Quant aux justes, ils appartiennent à un monde virtuel puisqu’ils se battent pour une cause qui n’existe pas selon les bourreaux. Aussi seule l’abnégation peut dépasser l’ensemble de ces difficultés et obtenir gain de cause auprès de la justice internationale. L’explication est relativement simple. Nous sommes chacun des inconnus pour les autres aussi bien dans le génocide que dans la reconnaissance de ce dernier. Mais paradoxalement, cela est suffisant pour lutter. Et nous pourrions même dire, après des années de lutte, que cette condition est pour ainsi dire nécessaire. En effet lorsqu’une personne est un peu connue, d’autres pensent, par un réflexe pavlovien, qu’il s’agit d’une personne qui veut se mettre en avant. Alors que cela est parfaitement inutile pour la cause. Il est donc préférable d’agir dans l’abnégation de l’incognito. De plus, cette manière de faire permet d’être à l’abri des attaques directes de l’ennemi et surtout des fanatiques de l’oubli. Seulement il ne faut pas se leurrer, si l’aboutissement de la lutte n’est pas d’être dans un premier temps sur leur liste noire, alors le jeu n’en vaut pas la chandelle. La liste noire est le seul objectif concret qui appartienne à l’horizon de l’abnégation. Car toute action juste a un coût. Et ce coût se mesure par la réaction des barbares. Le reste n’est que détail et de la consommation interne si nous devons être plus clairs. Pour les fanatiques de l’oubli, l’abnégation est la résistance la plus dangereuse. Car elle est souvent associée à des hommes qui ont tout donné, et qui n’ont plus rien et donc plus rien à perdre. A ce stade-là, tout est possible. Aussi les barbares ne peuvent plus utiliser leur méthode classique à savoir la vengeance, la rétorsion, la prise d’otage ou le chantage. Car pour l’abnégation tout cela n’a aucun sens. Ceci est visible dans un champ de bataille, un peu moins dans une guerilla et encore moins dans une lutte pour la reconnaissance du génocide. Cependant c’est bien le même sentiment qui parvient à remettre en cause les données conflictuelles. Par contre, dans une lutte de grande envergure, cette abnégation ne peut conduire qu’à un sacrifice si elle n’est pas accompagnée d’une stratégie et d’une vision globale. Il ne s’agit pas de demander à tous les combattants de la paix d’être de plus des stratégistes. Seulement les guerriers de la paix , s’ils veulent vraiment affronter efficacement les fanatiques de l’oubli, doivent être conscients de cette exigence. Dans le cadre de la reconnaissance du génocide des Arméniens, nous en sommes à ce stade. Il ne s’agit plus de convaincre mais de faire constater. Et même si nous avons encore besoin de temps pour le réaliser, c’est déjà fait pour les fanatiques de l’oubli.







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