Les ventres ronds

N. Lygeros




Dans ce pays d’où l’on ne partait jamais, la vie avait abandonné les femmes. Elles n’enfantaient plus. Ce n’était plus nécessaire. C’était même dangereux. La nature ne sachant plus où placer la rondeur des ventres se contenta des enfants. Innocents, ils pouvaient enfanter la mort sans commettre de péché. Ils enfantaient leur propre mort. Réduits à des bêtes menées à l’abattoir de la famine, les enfants devenaient leurs propres parents. Sans famille, sans espoir, ils cherchaient la vie dans la mort mais ne trouvaient que la mort dans la vie. Sans se bercer d’illusion, ils regardaient leurs ventres ronds et attendaient le moment de la délivrance. Ils étaient sur une terre qui ne pouvait plus les recevoir. Ils cherchaient vainement un avenir dans un passé condamné par l’omniprésence de la barbarie. Même les jeunes filles violées par la famine, n’avaient pas le temps de s’émerveiller de la rondeur de leurs ventres. Car leurs entrailles ne cessaient de crier. Sans fruit de la vie, elles se transformaient en fruit de la mort. Plus personne ne les admirait. Les regards n’étaient plus ceux de la compassion mais de la convoitise. Affamées par le régime de la barbarie, dévorées par la faiblesse humaine, les jeunes filles étaient autant de vierges à qui on avait interdit d’enfanter le Christ.

Dans ce pays où régnait autrefois le fruit de la passion et des moissons, il ne restait plus que des êtres chétifs surnommés les ventres ronds. C’était sans doute pour démontrer l’ampleur de la lutte prétendument contre-révolutionnaire mais aussi pour sauver les stigmates de la bourgeoisie que ces enfants étaient devenus des ventres ronds. Quelle autre explication trouver à ce phénomène ? Les journalistes les plus loyaux à la barbarie ne voyaient dans cette transformation aucun signe d’une famine et encore moins le résultat d’un génocide systématique. Ces ventres ronds ne pouvaient donc qu’être un dernier hommage des enfants au symbole de la bourgeoisie. Conscients d’avoir bafoué les droits de la barbarie ces enfants qui ne pouvaient enfanter que leur propre mort, devaient mourir en bourgeois puisqu’ils étaient accusés de l’être. Aussi tous ces enfants, tous ces ventres ronds faisaient leur possible pour se transformer en bêtes humaines afin de rendre justice au régime, afin d’être en accord avec l’accusation de l’infamie.

Dans ce pays où les ventres ronds ont résisté aux fanatiques de l’oubli, la mémoire est née de leurs souffrances et de leurs sacrifices. Accusés de tout, innocents de tout, les ventres ronds des petits condamnés à vivre malgré la barbarie du régime, nous ont appris la valeur de la dignité humaine. Aussi à travers nos parents morts avant de l’avoir été, nous poursuivons cet acte de résistance du corps devant les affres de l’esprit. Car les ventres ronds n’ont de sens que si nous les gardons dans notre mémoire pour enfanter un jour les hommes qui ne sont pas nés.







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