Dans la musique de la nuit

N. Lygeros




Peu à peu les choses se mettaient en place dans son esprit. Après tout, le monde entier ne disait-il pas qu’il était un érudit ? In ne put s’empêcher de sourire car il savait combien ceci était insultant dans une société qui ne recherchait que le bonheur d’un présent immortel. Même le cadeau de l’armagnac n’était pas sans sous-entendu. Il se pencha à nouveau sur son livre. Cela lui permettait de réfléchir. Il avait lu que c’était à Chypre, en l’an 1223 que pour la première fois les chevaliers et les gentes dames interprétaient des rôles tirés des romans de chevalerie à l’occasion des tournois. Cela avait influencé toute l’évolution de l’histoire des tournois et même donné naissance aux "masques" des ballets de cour du XVIIe siècle. Il n’y avait pas prêté attention mais maintenant il se disait que le codex au titre grec n’était qu’un indice supplémentaire sur l’origine chypriote de l’un des gisants. Comment ces hommes étaient-ils parvenus jusqu’au chevalier sans armure. Etait-ce la même raison qui les avait poussés à le rencontrer ? Il décida qu’il retournerait à la crypte, seul, dès le lendemain afin d’examiner en détail l’ensemble des caractéristiques de chaque gisant. Ils étaient encore inconnus pour lui mais il éprouvait déjà une forme d’attirance. Un érudit pouvait-il admirer des inconnus du fond des âges ? Il pensa qu’au contraire seul un érudit pouvait commettre cette erreur. Pour les autres, seul le présent comptait. La cheminée n’était toujours pas éteinte. Sans réaliser véritablement ce qu’il faisait il choisit un disque de Luigi Boccherini. Il voulait écouter le Quintettino opus 30 numéro 6 que le compositeur intitulait Musica notturna di Madrid. Oui, c’était cela ! Il en était certain. Mais pourquoi ce choix ? Etait-ce les cinq gisants ? Etait-ce autre chose ? Ou même l’esprit du maître ? Il ne pouvait se décider. Mais il savait qu’il devait l’écouter. Il ferma les yeux et s’enfonça dans la musique de la nuit. Il imagina la vie des gisants et la mort du chevalier sans armure. Car il n’avait aucune information ni sur l’une ni sur l’autre. Il savait que le rôle des hérauts et l’évolution des blasons personnels témoignaient de la présence d’un public nombreux et attentif qui devait pouvoir reconnaître les combattants. De là, à en déduire que le chevalier sans armure était un ancien combattant qui avait abandonné les lices pour se consacrer à la guerre contre la barbarie, il y avait un pas qu’un érudit ne pouvait franchir. Seulement, le temps de cette musique de la nuit, il aima caresser l’idée que le chevalier sans armure fît table rase de tout cet apparat sophistiqué pour aider son peuple. Seulement quel pouvait être le peule du maître si ce n’était l’humanité tout entière ! Il apprendrait sans doute quelque chose de son examen des gisants le lendemain.







free counters


Opus