Manifestation séculaire

N. Lygeros




Le vieil érudit se réveilla de bonheur, décidé à prendre les choses en main. Il avait passé une nuit quasiment blanche mais il n’était pas mécontent de lui car son intuition avait fait du chemin. Il descendit rapidement à la crypte et contempla à nouveau les cinq gisants. A ses yeux, ils étaient encore plus magnifiques car son intuition pouvait être vraie. Il récapitula les éléments qu’il avait à sa disposition : cinq hommes, cinq codex, un point commun, le chevalier sans armure. Les titres des codex étaient en arménien, en grec, en hébreu, en russe et en vénitien. Cinq langues, cinq alphabets. A priori le seul élément commun était leur différence symétrique. Sous ses yeux, il avait cinq faces d’humanité. Il examina de plus près les titres des codex. Il remarqua pour la première fois grâce à ses recherches nocturnes sur les alphabets exotiques que les titres étaient les mêmes. Cinq langues pour une même pensée. Deux mots pour un même but : Humanitas et Tempus. Même si le titre lui sembla étrange au premier abord, il trouva qu’il était de circonstance. Après tout, ces deux mots disaient l’essentiel. Seulement cela ne signifiait pas pour autant que les codex n’étaient que des versions différentes du même texte pour ne pas dire de même manifeste. Il repensa à la redondance. En cas de conflit, c’était l’un des moyens les plus sûrs de garantir la robustesse d’un message. Pour les gisants, il ne s’agissait pas de dissimuler une information mais de la sauvegarder. Chaque gisant disposait-il de l’information totale dans sa langue ? Etait-ce suffisant pour le maître du temps ? Le vieil érudit pensa que non. Car cela n’utilisait pas la notion de groupe. Cela aurait été contraire au schéma mental qui se dégageait de l’étude des gisants. Il fallait sans doute avoir accès aux cinq versions pour avoir une vision globale. Chaque gisant était responsable d’une partie de l’information. Ils étaient comme un pentagramme, une portée. Pour lire toute la partition et entendre la musique du silence, il fallait écouter chacun des gisants. Quant au chevalier sans armure, il était la clef. L’érudit en déduisit qu’il n’y avait ni dièses ni bémols puisque la clef était sans armure. Ce fut à ce moment là qu’il entendit de nouveau les voix du passé. Ce fut ainsi qu’il comprit les chiffres. Les cordes du temps entamèrent leur cinq mouvements pour un silence. La manifestation séculaire avait débuté. Le vieil érudit entendait à présent l’humanité et le temps. Il en avait les larmes aux yeux. Il communiquait avec les gisants. La légende était l’essence de l’histoire. Il serait donc le prophète de la légende. Il recherchait tout ce temps sa propre personne sans se rendre compte que ses recherches et le contact avec les gisants, l’avait transformé. Il n’était plus seulement le chêne. Il possédait désormais le sang et l’azur du code de la chevalerie. Et il ferma les yeux pour mieux écouter le silence d’antan.







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