L’heure de la résurrection

N. Lygeros




La petite fille mit longtemps pour se remettre de la mort du vieil érudit mais elle ne cessa jamais ses recherches. Elle avait retrouvé dans la cheminée les manuscrits protégés par le corps de son vieil ami. Les livres bien serrés avaient du mal à se consumer surtout s’ils étaient sous l’égide de l’érudition. Chacun d’entre eux avait une couverture épaisse. Même dans la mort, le vieil érudit avait réussi à doubler la bête immonde. Elle avait poursuivi son travail sur la reconnaissance durant bien des années avant d’obtenir les premiers résultats tangibles. La barbarie n’était plus simplement sur le banc des accusés. Elle était désormais condamnée par de nombreux pays à travers le monde. La bataille du temps portait ses fruits bien des années après le génocide. La barbarie était obligée de se justifier. Elle devait répondre de ses actes abominables. Cependant la petite fille devenue femme et mère de cinq garçons n’était pas dupe. Elle savait qu’elle devait affronter les négationnistes. Maintenant elle devait lutter contre le génocide de la mémoire. La barbarie ne pouvait se contenter d’occuper le territoire de ses ancêtres, elle devait aussi effacer toute trace de l’existence de ces derniers. Seulement c’était compter sans elle. L’enseignement du vieil érudit, elle le transmettrait aux jeunes générations et ses propres enfants étaient sur la première ligne. Personne ne savait pourquoi elle leur avait donné des prénoms si étranges. Seul, l’un d’entre eux semblait habituel et encore il était si ancien qu’il n’en portait pas moins le signe de l’étrangeté. Cela était sa manière à elle de ressusciter les disciples du chevalier sans armure. Elle savait combien ils avaient souffert et connaissait l’ampleur de leur sacrifice. Aussi ses enfants en jouant dans le scriptorium restauré ne cessaient de lui rappeler cette poignée d’hommes. Pendant ses recherches le soir, assise à la table de travail du vieil érudit elle les imaginait autour d’elle. Aussi lorsqu’un jour ses enfants lui offrirent une bouteille d’Armagnac millésimé, elle ne put s’empêcher de pleurer. Elle revit le vieil érudit sur son fauteuil face à la cheminée et elle en eut le coeur serré. Il lui manquait tellement. Et ses enfants qui avaient choisi le même cépage ! Elle but à sa santé et elle descendit à la crypte verser quelques gouttes auprès des gisants. Ils étaient à nouveau auprès d’elle comme dans le temps, toujours prêts à mourir à nouveau s’il le fallait pour suivre le chevalier sans armure. Seul ce dernier avait manqué à l’appel. Elle n’avait rien trouvé sur lui malgré ses recherches mais elle savait qu’il se trouvait dans l’humanité et le temps.

 







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