L’interdit I

N. Lygeros




Il ne fallait pas beaucoup de réflexion pour se rendre compte de l’absurdité de la chose mais la société en avait décidé autrement. Son infinie sagesse avait proclamé que la nature humaine était interdite. Tous les sages de la ville avaient approuvé cette loi et aucune résistance n’avait été enregistrée dans les archives de l’État. Comme un seul homme – même si cette expression n’avait plus de sens – la société avait banni l’humanité de ses terres. Elle avait envoyé des émissaires sur tout le territoire afin d’informer l’ensemble de la population. Seulement ces derniers étaient tellement persuadés du bien-fondé de cette loi qu’ils n’éprouvèrent pas le besoin d’informer les régions les plus reculées de l’État. Cette erreur en engendra une bien plus grande. En effet, ce fut grâce à elle que naquit l’interdit. Il grandit au milieu des livres qui n’existaient nulle part ailleurs et devint humain malgré la loi. Ce ne fut que bien plus tard qu’il acquit son surnom. D’ailleurs il ne le sut qu’indirectement, lorsqu’il apprit que sa tête avait été mise à prix. Ce fut ainsi que l’humain devint l’interdit. Il avait accepté cette accusation car il lui était impossible de faire autrement. Après tout la société avait toujours raison. C’était du moins ce que disaient les gens jusqu’à la découverte de son existence. Car son existence justement, sa simple existence, prouvait l’absurdité du contrat social. Malgré la promulgation de la loi sociale, l’interdit existait. Cela avait beau être impossible, il n’en demeurait pas moins que l’interdit social était cet impossible. Aussi son élimination devint une raison d’État. Il lui fallut dissimuler son humanité pour ne pas être pris. Il mit à l’abri ses livres car il ne put se résoudre à les oublier. Il cessa d’écrire pour ne pas être dénoncé par ses propres notes. Il abandonna de la même manière ses pinceaux et ses toiles, ses plumes et ses partitions. C’était l’unique moyen pour l’interdit de survivre dans cette société déshumanisée. Cependant les gens n’étaient pas rassurés. Tant que l’interdit n’avait pas été capturé et éliminé, la loi sociale était en danger. Aussi l’État dut prendre de nouvelles mesures afin d’inciter la population à la délation. Le problème ne manquait pas de piquant car pour aider les délateurs, l’État dut définir les caractéristiques humaines. En effet, depuis la promulgation de la loi, de nombreuses années avaient passé et même les plus vieilles personnes n’avaient plus aucun souvenir de ce à quoi pouvait ressembler l’humain. L’État eut donc recours aux archives et nomma une commission d’experts pour définir l’humanité interdite. Après bien des efforts, elle parvint à une liste de critères humains. Elle fut placardée dans l’ensemble de l’État et ce fut ainsi que l’interdit en prit connaissance. En lisant cette liste, il fut surpris de correspondre à tous les critères alors que l’un d’entre eux était déjà suffisant pour le condamner. Ainsi l’interdit découvrit qu’il n’était pas seulement humain mais trop humain. Fort heureusement pour la société cela ne changeait en rien sa condamnation à mort et son élimination résolvait d’un seul coup tous les problèmes sociaux. L’interdit fut obligé de faire attention au moindre de ses gestes pour ne pas être trahi, à la moindre de ses paroles pour ne pas être dénoncé. Il s’enfonça alors dans le mutisme le plus profond sans oublier pour autant la remarque de Leonardo da Vinci sur les muets et leur capacité à exprimer des émotions humaines à travers leurs gestes. Voilà pourquoi il s’efforça de contrôler son corps lorsqu’il était en société. En véritable caméléon, il joua ce rôle durant toute la période des recherches. Et après bien des années, la société abandonna ses poursuites et déclara que l’interdit était mort. Cette nouvelle période fut surnommée celle de la perfection. La société était enfin absolument déshumanisée. Du moins c’était ce qu’elle pensait. Mais elle avait oublié que l’erreur était humaine.







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