Analyse stratégique des génocides

N. Lygeros




Les victimes d’un génocide ont tendance à le considérer comme unique. Il faut dire que la douleur et l’horreur sont telles qu’elles ne permettent pas une analyse stratégique des mécanismes mis en place pour achever l’extermination d’un peuple. Pourtant même si nous pensons que les génocides se suivent et ne se ressemblent pas, il existe des points communs. Et ce sont d’ailleurs ces points communs qui obéissent aux critères des Nations Unies qui nous permettent de qualifier ces crimes contre l’humanité, de génocides. En allant encore plus loin dans ce sens, nous pouvons mettre en exergue des schémas mentaux plus profonds. En effet, malgré notre connaissance en critère de la systématisation, nous n’analysons pas celui de l’efficacité de celle-ci. Or c’est sans doute le point le plus important de la part du génocideur. Et c’est aussi ce point qui le lie à l’histoire car il est relié à la notion d’expérience. Les peuples génocidés enclavés dans leur souffrance, éprouvent de grandes difficultés à décontextualiser leur génocide afin d’observer et étudier les lignes directrices du comportement barbare des génocideurs. Car même dans la barbarie, il y a de la méthode. C’est entre autres, une des caractéristiques de la notion de génocide. Or c’est l’efficacité qui est le noyau de cette méthode. L’examen minutieux des génocides des Arméniens, des Assyro-chaldéens, des Pontiques, des Ukrainiens et des Juifs, montre que leur caractère systématique est de plus en plus efficace. Le génocide des Arméniens est lui-même décomposable en plusieurs phases – hamidienne, néoturque et kémaliste – qui sont chacune plus efficace que la précédente. En s’appuyant toujours sur le risque d’une révolte capable de remettre en cause les structures étatiques, les génocideurs s’efforcent, selon eux, de lutter contre le mal à la racine. Pour eux, il ne s’agit pas seulement d’éliminer mais véritablement d’éradiquer. À ce niveau là, comment ne pas mentionner l’utilisation massive de la méthodologie militaire allemande de la part des Turcs afin d’atteindre leur objectif. Le prétexte de la création des groupes armés devient peu à peu un stratagème stratégique. Initialement le prétexte permet la mise en place d’une réaction étatique. Seulement le caractère asymétrique de celle-ci, engendre des réactions de la part de la communauté internationale même si celles-ci ne sont pas assez puissantes pour arrêter le processus génocidaire. Aussi le génocideur, en l’occurrence la Turquie, met en place la technique des déplacements massifs qui exploite les conditions climatiques pour augmenter les frictions internes décrites par Clausewitz dans le cadre d’un mouvement de troupes sur le plan logistique. Ces frictions internes, dans ce cadre divergent, engendrent des pertes considérables sans pour autant être directement accusables. C’est ainsi qu’apparaît la notion de discrétion. Celle-ci va être exploitée à outrance dans le massacre blanc à l’encontre des Pontiques. Le régime stalinien qui a suivi de près l’évolution des Traités de Sèvres, de Lausanne et de Kars a su faire augmenter le rendement de cette technique pour éliminer le peuple ukrainien. Il a créé de toute pièce le risque de création de groupes armés, mis en place les déplacements massifs, séparé la population en catégories afin de créer des frictions internes, politiser l’épuration afin d’éviter les critiques d’ordre racial et interdit toute mention à ce génocide grâce à l’infiltration, l’anthropophagie et l’appareil étatique. Ce génocide a mis en évidence l’intérêt d’absorber la négation du génocide dans la phase de l’extermination. Cette leçon a été extrêmement utile au régime nazi qui a dès le début mis en place un véritable réseau de destruction massive pour apporter, selon ses propres termes, une solution finale à la question juive. Cette fois le génocide était non seulement efficace via le caractère scientifique de la logistique mais de plus discret au point de n’être découvert que plusieurs années après. Dans ce cadre le régime nazi n’avait pas à nier le génocide commis puisqu’il avait tout fait pour effacer toute trace de son existence au fur et à mesure de sa réalisation. Nous voyons à travers cette analyse stratégique des génocides que les génocideurs apprennent les techniques de leurs prédécesseurs afin d’améliorer leur efficacité et leur discrétion. Et ceci dans le but de ne pas avoir à subir les conséquences de leurs actes. Cela prouve la nécessité de l’approche stratégique des génocides afin de comprendre la mise en place historique de leur mécanisme de destruction systématique. La stratégie des génocideurs utilise l’expérience des précédents. Tandis que les justes et les victimes qui se contentent de lutter uniquement dans le cadre de la défense des droits de l’homme, n’incorporent pas ces éléments. Aussi leur combat est inégal. Nous devons donc nous efforcer de trouver les points communs des génocides afin de lutter efficacement contre les bourreaux, afin de mettre en place une véritable jurisprudence qui augmente la puissance de nos armes juridiques. Car c’est en véritables guerriers de la paix que nous devons aborder la lutte contre les génocides, si nous voulons véritablement aider l’humanité à ne pas subir ces crimes. Pour les génocideurs, la stratégie est un luxe qui facilite les choses. Pour les victimes et les justes, c’est une nécessité. Et cela correspond à la nature même de la stratégie qui représente l’unique moyen dont disposent les faibles pour se défendre contre les forts. L’absence de compréhension de cette réalité, est un suicide dont l’humanité n’a que faire. L’humanité aide chaque peuple victime. Seulement cela ne suffit pas. Chaque peuple victime doit aussi l’aider à aider. Telle est le schéma mental que nous enseigne l’analyse stratégique des génocides.







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