Les mangeurs de pommes de terre

N. Lygeros




- Tiens, je te dis.
- Attends... Je n’ai pas fini de servir les autres...
- Tu me sers toujours en dernier.
- Car tu es né le premier.
- Maman, je peux?
- Après ton père, ma chérie.
- Tiens, ma petite.
- Pourquoi tu fais ça?
- Elle a faim.
- Je le sais mais ce n’est pas une raison.
- La nécessité est une raison.
- Que diront les gens en la voyant ainsi ?
- Ils ne diront rien.
- Ils n’en penseront pas moins.
- Mange.
- Tu me fais honte.
- Nous ne sommes que des mangeurs de pommes de terre.
- Elles sont bonnes !
- J’attends encore...
- Personne ne nous presse.
- À part le temps.
- Il fait peut-être froid mais nous avons chaud.
- J’ai décidé que la petite irait à l’école.
- Pourquoi faire ?
- C’est notre seul trésor.
- Et la maison ?
- C’est notre dette !
- Et la terre ?
- C’est notre loyer !
- Vincent a raison.
- Toi, le vieux, occupe-toi de ...
- J’attends toujours mon café.
- Ce n’est pas grave, tu n’as rien d’autre à faire.
- Le vieux, comme tu dis, apprend à lire à la petite.
- Cette invention du diable !
- C’est à notre ignorance qu’il faut en vouloir.
- Je sais lire, maman !
- Tais-toi, idiote !
- As-tu peur que les voisins morts nous entendent ?
- Ça suffit !
- C’est bien ce que nous disons tous ! La petite ira à l’école, un point c’est tout.
- De quel droit ?
- Nous sommes pauvres, nous sommes sans doute idiots, mais nous ne mourrons pas comme des imbéciles.
- À l’église…
- Oui, je sais... Les simples d’esprit...
- Exactement !
- Je ne supporterai plus ces inepties ! Notre fille ne sera pas comme nous.
- Je t’en supplie, tais-toi.
- Pourquoi tu pleures, maman ?
- Ne t’inquiète pas, elle pissera moins.
- N’as-tu pas honte, espèce de vieux.
- Pourquoi donc ? Je lui fais lire les pauvres gens de Fiodor.
- Taisez-vous tous ! Vous êtes tous des pêcheurs.
- Je te le répète. Nous ne sommes que des mangeurs de pommes de terre. Mais un jour, les hommes parleront de nous.
- Certainement pas les femmes !
- Notre fille leur apprendra...








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