Sur un conte arménien

N. Lygeros




À première lecture, les contes arméniens sont toujours surprenants. Ce n’est pas tellement la chute elle-même qui provoque cette surprise mais plutôt l’approche du récit. Les contes arméniens sont empreints d’une gravité qui les rend très humains. Il est difficile de penser qu’ils sont conçus pour des enfants. Il est plus vraisemblable que leur auditoire soit en réalité tout le peuple arménien. C’est pour cette raison que nous sommes si sensibles à l’anthologie de notre amie Louise Kiffer qui s’y connaît si bien en fleurs sauvages. Et sans doute l’un est-il lié à l’autre. Car les contes arméniens sont comme les fleurs sauvages. Nous ne les trouvons pas dans un jardin à la française ou à l’anglaise. Ils sont libres et appartiennent à la nature arménienne. Il faut donc aller les chercher sur place, sans avoir la possibilité de les trouver dans un lieu connu. Les contes arméniens sont aussi une forme de diaspora dans la narration arménienne. Chaque auteur a voulu enrichir le patrimoine arménien sans attendre de récompense en retour. Le sourire, la joie et la surprise des enfants suffisent à sa peine. Le reste est superflu. Car le conte est avant tout un don, un don anonyme. Voilà l’un de ses paradoxes les plus profonds. Il est créé dans un cadre social mais transcende sa condition pour s’adresser à la graine de l’humanité, les enfants. Après tout, Jacques Brel, l’a bien chanté même s’il a fallu entendre Charles Aznavour pour le comprendre. Les enfants sont tous les mêmes, ce n’est qu’après, longtemps après… Voilà pourquoi il est difficile de comprendre pourquoi les contes arméniens nous touchent autant. Car quelques détails suffisent à nous émouvoir. Comme si nous étions devant les broderies d’un costume traditionnel. Est-ce notre manière à nous de découvrir l’oubli d’une réalité, est-ce notre façon de rechercher cette réalité passée ou est-ce notre conscience de l’arménité ? Dans tous les cas, nous ne pouvons rester indifférents au récit, comme s’il puisait dans nos entrailles pour révéler les trésors de la terre des pierres. Comme si le narrateur sculptait dans notre nature humaine pour découvrir la croix nouée cachée en nous. Dans les contes arméniens, il faut avoir de grands yeux noirs pour être capable de pleurer devant l’émotion des enfants. Ainsi nous retrouvons en nous l’âme de Papik, et Tatik au moment où ils racontaient des histoires aux petits que nous étions dans le temps. Car c’est justement cet ancrage dans le temps qui nous caractérise. Innocents ou justes, survivants de la diaspora, nous sommes tous conscients que, malgré la volonté de la sublime horreur, nous sommes toujours là, à œuvrer pour l’humanité d’un peuple mais aussi pour le peuple de l’humanité. C’est l’ensemble de cela que nous retrouvons dans l’âme du conte arménien et c’est à cette âme que nous avons voulu rendre hommage avec le conte La Lumineuse et le dragon.


 



 


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