4833 - Sur l’Arménie, le pays de l’ocre rouge

N. Lygeros

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S’il fallait choisir une couleur pour l’Arménie, ce serait certainement le rouge. S’il fallait choisir une texture pour l’Arménie, ce serait sûrement l’ocre. Certes tous les Arméniens connaissent le tuf, puisque cette pierre, c’est celle des croix, des khatchkars, néanmoins dans le monde de la peinture, nous devons faire des choix. Car le choix est une privation. Pour le saisir, il suffit de repenser quelques instants au film Ararat et en particulier au peintre et à sa difficulté à réaliser sur la toile les mains de sa pauvre mère. Ce choix correspond à l’existence d’une nécessité. Mais il représente aussi une analogie que nous retrouvons dans certains tableaux. L’Arménie n’est pas sans rappeler le désert et dans ce désert il est possible de trouver un monastère, comme celui de Sainte Catherine, ainsi que l’a mis en exergue le fameux El Greco. Aussi ce choix n’est pas arbitraire comme certains auraient pu le croire. Dans un tableau qui représente l’Arménie, le rouge est indispensable, l’orange est nécessaire et le bleu, inattendu, ou alors à peine esquissé comme pour créer un besoin essentiel. Après tout, l’Arménie a, elle aussi droit à un morceau de ciel. Il est vrai que le Mont Ararat montre le chemin à suivre même s’il n’existe pas pour le moment de route arménienne qui mène à ce symbole. Dans le paysage arménien, il est difficile de savoir quel est le détail auquel il faut donner de l’importance. Car tout semble pareil comme dans un tableau où les variations chromatiques et leur masse sont semblables. Il nous faut donc nous munir de patience et rechercher les traces. Cela peut être une fontaine, un arbre, une pierre particulière ou même un arbre oublié dans le temps de la résistance et devenu ocre pour ressembler à sa patrie. Comme si les autres couleurs n’avaient plus de sens dans cet environnement. Cette couleur de la terre nous rappelle de manière symbolique que l’Arménie n’est que cela. Aussi cela n’a pas de sens de se la représenter comme un papier qui peut être brûlé dans une négociation absurde. Que deviendra l’ocre dans une terre devenue désert des hommes. Aucun Vincent van Gogh n’aurait touché la toile dépourvue d’humanité. La terre d’Arménie n’est pas seulement un lieu de revendication comme certains pourraient le penser. Si nous demandons que justice soit faite, ce n’est pas en raison de notre amour pour le procès de Joseph Kafka car nous préférons le château. Ce n’est pas non plus un endroit où nous attendons Godot comme Samuel Beckett. Non, nous n’attendons rien des autres car nous avons déjà l’expérience du passé. Cependant nous ne recherchons pas seulement la vérité à travers la justice mais aussi la beauté des hommes nés dans l’ocre rouge. Ce que nous voulons affirmer haut et fort, c’est que la lutte pour les droits de l’homme et en particulier pour la cause arménienne n’est pas une fin en soi, ce n’est qu’un intermédiaire dans le cadre du processus de réparation qui consiste à restituer à un peuple la beauté non seulement de son passé mais aussi de son avenir.