5641 - Sur le courage des Arméniens

N. Lygeros

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Les Arméniens ont été victimes d’un génocide. C’est vrai et il faut le dire. Seulement cela ne suffit pas. Les Arméniens ne sont pas seulement des victimes. Sinon cela signifierait qu’ils sont tous morts. Les Arméniens ne sont pas morts. Tel est sans doute le mot d’ordre qui exaspère le plus l’appareil étatique turc. Car le véritable problème pour ce dernier, ce n’est pas tant l’existence du crime mais celle des témoins. En réalité, ce qui caractérise désormais les Arméniens, c’est l’expression : les témoins de l’Humanité. Ils sont les témoins de leur vie car celle-ci ne cesse de crier : Je ne suis pas mort. Et c’est ce cri qu’il faut oser lancer à la face du bourreau. C’est pour cela qu’il faut du courage. Et ce n’est pas seulement du stoïcisme. Car il ne s’agit pas uniquement d’une forme d’acceptation. Ce n’est pas non plus un compromis. Aucun compromis n’est permis avec un bourreau. C’est ce courage qui est admirable et qui est digne d’être respecté par les Chypriotes, les Grecs, les Kurdes. Le courage des Arméniens n’est pas une abstraction, c’est leur vie. Car il faut du courage pour être vivant au milieu des morts. Exister est déjà une forme d’opposition, vivre est une véritable révolte. Il ne suffit pas de le dire, il faut le penser pour réaliser cette libération par l’absurde. Cet exemple va au delà du paradoxe camusien et c’est en ce sens qu’il est digne. Il est plus facile de comprendre une Antigone sans être Sophocle ou Brecht qu’un peuple d’Antigones. Voilà l’apport de l’appareil turc qui en raison de son action a mis en exergue cet aspect inconnu. Ces Antigones vivent pour insulter la barbarie. C’est ce courage de cracher à la face du bourreau au moment où il torture notre mémoire qu’il faut saisir pour admirer enfin les Arméniens à leur juste valeur. Les Arméniens ne se contentent pas de parler de voisins ou de marchander leur histoire, ils sont là pour dire que l’histoire n’est pas morte après l’une de ses pages les plus noires. Les barbares ont oublié que c’est dans la nuit que nous voyons les étoiles. Il en est de même pour les phares de l’Humanité face aux crimes. Éclairer l’obscurité demande du courage. Tel est le courage des Arméniens.