5845 - Sur la justice arménienne

Ν. Lygeros

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Dans le cadre d’un processus de réparation, il est nécessaire de se poser la question de la justice, non pas pour les bourreaux mais pour les victimes. Aussi cette problématique est nécessaire pour la cause arménienne. Cependant il ne faut pas se leurrer, il ne s’agit pas de la remettre en cause comme certains le font mais d’affirmer sa nécessité à l’échelle de l’humanité. Le problème de la justice arménienne, ce n’est pas d’être juste mais humaine. Cette difficulté n’est pas inhérente à l’arménité comme nous pourrions le penser. C’est d’ailleurs pour cette raison que ce problème est traité par le philosophe Albert Camus dans sa pièce de théâtre intitulée Les Justes. Ce problème est d’autant plus fondamental qu’il pose aussi la question de la violence face à la violence ou pour être plus précis de l’attentat face à la destruction systématique. Et pour être encore plus précis, en ce qui concerne la cause arménienne, il s’agit de la condamnation face au génocide, face au crime contre l’humanité. Il ne s’agit pas d’affirmer une justice de droit, sinon nous tombons dans le piège des principes de la société. Or ce sont les valeurs de l’humanité qui nous importent et uniquement elles. Car le racisme dont font preuve les bourreaux de l’humanité, ne concerne nullement la société ou même les sociétés, mais bien l’humanité dans son ensemble car un peuple n’est pas seulement un ensemble de celle-ci, mais véritablement un échantillon représentatif. L’opposition entre le bourreau et la victime s’effectue donc à un autre niveau sur le plan cognitif. Même si de leur vivant, les victimes appartenaient à une forme de société sans même avoir essayé d’appartenir à l’humanité, avec leur génocide, elles font de facto partie de celle-ci. Via ce changement de phase, l’action de l’arménité ne se situe plus à l’échelle de la société mais de l’humanité. Aussi la cause de l’arménité et par conséquent la justice arménienne ne concerne pas seulement les Arméniens mais l’humanité tout entière. Ce positionnement n’est certes pas évident au premier abord mais il est la conséquence logique de l’affirmation qu’un génocide est un crime contre l’humanité. Les victimes ne sont plus uniquement des victimes arméniennes mais des victimes appartenant à l’humanité. Les conséquences de ce changement de point de vue constituent aussi un véritable changement de phase irréversible. Après ou avant le génocide, l’Arménité ne peut plus être perçue de la même manière. Et c’est dans ce nouveau cadre que nous devons examiner la justice arménienne, afin de comprendre son fonctionnement d’une part et résoudre les problèmes de son action au sein de l’humanité et non comme l’objet d’une relation bilatérale comme le voudraient les fanatiques du génocide de la mémoire.