7334 - Commentaires géoéconomiques sur l’Artsakh (avec P. Gazzano).

P. Gazzano, N. Lygeros

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« À la chute de l’Union Soviétique, rien ne laissait présager que l’Arménie serait mise à l’écart de la manne énergétique qui allait se déverser sur le Caucase du Sud. »

Cette idée géopolitique semblait tellement partagée par tout le monde dans la région que personne ne l’a remise en cause afin de mettre en place une alternative efficace. Et pourtant la géostratégie a changé les données en raison de l’existence de schémas mentaux d’ordre topostratégique.

« Au cours des années 1990, le Caucase du Sud reste essentiellement l’affaire de la Commission européenne. »

Cet épiphénomène est dû au fait que la Russie doit d’abord résoudre ses propres problèmes d’infrastructure avant de mettre en place une procédure de redéploiement.

« L’action de l’Allemagne se concentre alors sur la Géorgie. Berlin tient à ses bonnes relations avec Edouard Chevardnadzé, qui en tant que ministre soviétique des Affaires Étrangères, a contribué à la réunification allemande. »

Il s’agit donc d’un processus win-win.

« Quant à la France, son action dans le Caucase du Sud est en grande partie motivée par l’importante diaspora arménienne vivant dans ce pays. »

Il est vrai que cette action est importante mais il va sans dire qu’elle correspond aussi au point de vue géopolitique de la France.

« En dépit du conflit avec l’Azerbaïdjan en Artsakh, ce pays était encore considéré comme le chemin le plus court pour relier la mer Caspienne et ses ressources énergétiques à la Méditerranée et à l’Europe. »

Incontestablement la géodésique énergétique passe par la région seulement les contraintes démographiques ne font pas les affaires des puissants aussi l’opportunisme est de mise.

« En 1992, la Turquie a déjà pour ambition de construire un oléoduc de Bakou à Ceyhan […]. Les responsables turcs en charge de cette question décident alors de promouvoir un tracé passant par l’Arménie. Proposition en est ensuite faite au président azerbaïdjanais. Celui-ci réserve sa réponse en raison du conflit entre Bakou et Erevan. »

Car il est mis en difficulté par ce choix délicat qui oppose le local avec le global, les pressions azéries et les pressions turques.

« Certes, au moment du débat sur le principal oléoduc d’exportation pour les gisements ACG (Azéri-Chirag-Gouneshli), certaines compagnies pétrolières proposent de construire un tube de la paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. »

Cette solution intermédiaire même si elle a le mérite d’exister dans un contexte conflictuel, ne peut être viable sans l’accord azéri mais surtout avantage la cause arménienne.

« Bakou y oppose une fin de non recevoir, considérant qu’aucune infrastructure de transport énergétique ne saurait passer par l’Arménie tant que celle-ci ne se sera pas retirée des territoires azerbaïdjanais. »

Malgré cela, les faits sont différents et nous avons pu voir de nos propres yeux les travaux en cours en plein Artsakh.

« Cette question refait surface au début des années 2000, alors qu’était décidé du tracé de l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). La ministre géorgienne de l’Environnement proposa un itinéraire passant au sud-ouest de la Géorgie, dans la région de Samtskhé-Djavakhétie. Or cette province est peuplée à 55% de population arménienne. La ministre signa les documents entérinant le contournement de la Djavakhétie par l’oléoduc BTC. Erevan perdit ainsi tout levier sur le Corridor énergétique Est-Ouest puisque les tubes ne passaient même pas par cette région en majorité arménienne. »

L’Arménie se retrouve tout à fait écartée de la manne énergétique, du moins en apparence, et au premier abord car la réalité est tout autre. En effet, contrairement à Tbilissi, cet incident n’a pas remis en cause la relation énergétique entre la Russie et l’Arménie.

« En avril 2006, ces deux pays ont signé un accord qui a considérablement accru l’influence de Gazprom dans le secteur énergétique arménien. Erevan a donc conclu un partenariat énergétique avec la Russie, véritable exception dans le Caucase du Sud. […] Ce lien fort avec la Russie dans le contexte actuel de méfiance généralisée à l’égard de Moscou tend à accroître l’isolement du pays dans le Caucase Sud. »

Cependant, comme le pouvoir de la Russie loin de s’affaiblir, redevient de plus en plus puissant, les coalitions prennent un nouveau sens.

« En effet, la Géorgie ne voit pas d’un très bon œil le fait que son voisin du sud entretienne de très bonnes relations avec son ennemi du nord. »

Néanmoins, il est préférable pour l’Arménie de rester fidèle à son alliée de toujours car même isolée, elle est efficacement protégée.

« De ce fait, Erevan continue d’apparaître comme un État pro-russe aux yeux de l’E.U. Outre sa relation privilégiée à la Russie, il lui est reproché de ne pas montrer suffisamment d’enthousiasme dans les programmes européens de coopération régionale comme INOGATE ou TRACECA. Erevan joue en effet un rôle de sabotage et critique tout projet impliquant l’Azerbaïdjan et la Géorgie. »

Cette position s’explique largement par le contexte géopolitique local et ne représente pas de la part de l’Arménie une innovation singulière.

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Les extraits en italique sont issus du livre « Géopolitique du Caucase, Au carrefour énergétique de l’Europe de l’Ouest » Samuel Lussac, Paris 2009, Éditions Technip.

Sources cartographiques

Nous remercions V. Tsatsaba pour son aide.