5493 - Traduction du Second Devoir de la Préparation de l’Ascèse de Nikos Kazantzakis

N. Lygeros

               Second devoir

              
      Je n’accepte pas les frontières, les phénomènes ne me suffisent pas, je me noie ! Cette angoisse tu dois la vivre de manière profonde et sanglante, c’est ton second devoir.

      L’esprit s’arrange, il a de la patience, il lui plait de jouer ; mais le cœur s’insurge, il n’accepte pas de jouer, il crève et bondit pour déchirer le filet de la nécessité.

      Que je soumette la terre, l’eau, le vent, que je vainque le lieu et le temps, que je sente avec quelles lois, je m’adapte et viennent et reviennent les reflets qui montent du désert en feu de l’esprit, quelle valeur cela a-t-il ?

      Je ne désire qu’une seule chose : saisir ce qui se cache derrière les phénomènes, quel est le mystère qui m’engendre et me tue, et si derrière le flux invisible incessant du monde se cachait une présence invisible imperturbable.

      Si mon esprit ne peut pas, car ce n’est pas son œuvre de tenter une sortie héroïque sans espoir au-delà des frontières, si mon cœur le pouvait !

Au-delà ! Au-delà ! Au-delà ! Au-delà de l’homme, je désire l’invisible fouet qui le frappe et le pousse au combat.

      Au-delà de la faune, je me pose pour voir le visage ancestral qui se bat en créant, en broyant, en déversant les innombrables masques pour que la chair s’imprime. Au-delà de la flore je me bats pour discerner les premières traces de l’Invisible dans la boue.

      Un ordre en moi :
– Creuse ! Que vois-tu ?
– Des hommes et des oiseaux, des eaux et des pierres !
– Creuse encore ! Que vois-tu ?
– Des idées et des rêves, des éclairs et des fantômes.
– Creuse encore ! Que vois-tu ?
– Je ne vois rien ! Une nuit muette, épaisse comme la mort. Ce doit être la mort.
– Creuse encore !
– Ah ! Je ne peux pas traverser le mur obscur ! J’entends des voix, des pleurs, j’entends des ailes de l’autre côté !
– Ne pleure pas ! Ne pleure pas ! Ce n’est pas de l’autre côté ! Les voix, les pleurs et les ailes, ce sont ton cœur !

      Au-delà de l’esprit, sur le précipice sacré du cœur, je marche en tremblant. L’un de mes pieds se tient sur la terre ferme, l’autre recherche dans l’obscurité au dessus de l’abysse.

      Je ressens derrière tous ces phénomènes une essence qui se bat. Je veux l’embrasser.

      Je ressens que l’essence combattante lutte derrière les phénomènes pour embrasser mon cœur. Mais le corps se tient entre nous et nous sépare. L’esprit se tient au milieu et nous sépare.

      Quel est mon devoir ? De bouger le corps, de me déverser pour embrasser l’Invisible. De faire taire l’esprit pour entendre l’Invisible crier.

      Je marche au bord de l’abysse et je tremble. Deux voix luttent en moi.

      L’esprit : « Pourquoi nous perdrons-nous en recherchant l’impossible. Dans le jardin sacré des cinq sens, il est de notre devoir de reconnaître les frontières de l’homme. »

      Mais une autre voix en moi, disons-la sixième force, disons-la cœur, résiste et crie : « Non ! Non ! Ne reconnais jamais les frontières de l’homme ! Brise les frontières ! Refuse ce que voient tes yeux ! Meurs en disant : La mort n’existe pas ! »

      L’esprit : « Pur et sans espoir est mon œil et regarde tout. La vie est un jeu, une représentation que donnent les cinq théâtreux de mon corps.

      « Je regarde incrédule, avec une curiosité indicible, et je n’ai pas l’innocence du paysan de croire, pour monter sur la scène en intervenant dans la sanglante comédie.

      « Je suis le fakir faiseur de miracles qui immobile, assis à la croisée des sens, contemple la naissance et la disparition du monde, contemple la folie des foules qui crient sur les chemins multicolores de la vanité.

« Cœur, cœur simpliste, assagis-toi et soumets-toi ! »

      Mais le cœur se révolte et crie : « Je suis le paysan et je saute sur la scène pour intervenir dans la trajectoire du monde ! »

      « Je ne m’attèle pas, je ne compte pas, je ne m’arrange pas ! Je suis mon profond battement ! »

      Je me demande, je redemande en frappant le chaos : qui nous plante dans cette terre sans demander notre autorisation ? Qui nous déracine de cette terre sans demander notre autorisation ?

      Je suis une créature éphémère, faible, faite de boue et de rêves. Mais en moi, je sens tourbillonner toutes les forces de l’Univers.

      Je veux pour un instant, avant d’être broyé, ouvrir mes yeux et les voir. Je ne donne pas d’autre but à ma vie.

      Je veux trouver une excuse pour vivre et supporter le terrible spectacle quotidien de la maladie, de la laideur et de la mort.

      J’ai commencé à partir d’un point obscur, la Matrice ; je vais à un autre point obscur, la Tombe. Une force m’éloigne de l’obscurité ; une autre force me ramène dans l’obscurité.

       Je ne suis pas le condamné que l’on a arrosé de vin pour troubler son cerveau ; les freins relâchés, paisible, je marche sur le chemin entre deux précipices.

      Et je me bats pour faire un signe à mes amis avant de mourir. Pour leur donner ma main, avoir le temps de parler er leur lancer une parole intègre. Pour leur dire ce que j’imagine sur cette trajectoire ; et vers où je pense que nous allons. Et qu’il est nécessaire que nous ayons tous le même rythme dans la marche et dans notre cœur.

      Un signal, comme des complices, une simple parole à dire à temps à mes amis : Oui, le but de la Terre n’est pas la vie, n’est pas l’homme. Elle a vécu sans cela, elle vivra sans cela. Ce sont des étincelles éphémères de sa violente révolution.

       Unissons-nous, tenons-nous serrés, serrons nos cœurs, créons-nous, tant que tient encore cette température de la Terre, tant qu’il n’y a pas de séismes, d’inondations, de gels, de comètes pour nous faire disparaître, créons un cerveau et un cœur à la Terre, donnons un sens humain au combat surhumain !

      Cette angoisse c’est le second devoir.