7083 - Sur la tabatière de Sganarelle

N. Lygeros

Pourquoi commencer une pièce comme Dom Juan sur un dialogue entre Sganarelle et Gusman au sujet du tabac ? Est-ce seulement pour faire référence à un problème d’actualité, si nous considérons le fait que son usage bien que connu depuis longtemps, n’avait pas pour autant gêné le roi Louis XIII pour interdire sa vente ni les dévots de le condamner. Et puis comment interpréter la référence à Aristote et à toute la Philosophie pour une problématique de ce type ? Faut-il considérer que Molière prône une campagne pour le tabac ? Et en raison de cela critiquer son jugement ? Devons-nous mettre cette problématique au même niveau que celle du féminisme ? La pièce de Molière est-elle interprétable comme une propagande à l’encontre des femmes en raison de la présence d’une énumération qui a tendance à les surinterpréter comme objets. Faudrait-il aller dans ce sens même avec le moine bourru ? Quoi qu’il en soit, comme dirait Sganarelle, reprenons un peu notre discours. Dans le cadre de la pièce, donner une trop grande importance à la tabatière ne serait pas seulement une erreur tragique mais stratégique. Ce serait confondre un indice avec le tout. Il n’est pas nécessaire d’effectuer une analogie très profonde pour se rendre compte du fait que le modèle d’Aristote, pour Molière, n’est que celui d’un esprit conservateur pour ne pas dire arriéré. Il est d’ailleurs intéressant de noter ce schéma mental au moins pour ceux qui ne connaissaient pas les nombreuses erreurs d’Aristote dans le domaine des Sciences et des Mathématiques. Aussi cette référence est avant tout comique et participe à la description de la mentation de notre cher Sganarelle. Il ne faut pas oublier non plus que lors de la première représentation en 1665, c’est Molière qui tient le rôle de Sganarelle. En tant que metteur en scène de sa propre pièce, il s’agit d’un choix stratégique. Pour aller au-delà des analyses conventionnelles, il ne serait pas inutile de rappeler le dialogue écrit par Galileo Galilei Dialogo sopra i due massimi sistemi del mondo où le personnage de Simplicio est un défenseur de la physique aristotélicienne qui s’oppose à Filippo Salviati, partisan de Copernic, du système héliocentrique et de la pensée galiléenne. Et si l’auteur du dialogue avait mis en scène sa pièce, cela ne nous aurait pas surpris qu’il choisît le rôle le Simplicio. Il existe dans cette manière d’aborder les choses, un second degré rendu nécessaire par les principes de la société que Molière avait déjà accusée dans sa pièce intitulée Tartuffe. Si Molière commence ainsi, c’est pour camper un personnage qui ne représente pas le contrat social mais le compromis social qu’il pourra dénigrer sans risquer pour lui-même et sa troupe. La tabatière est donc un indice stratégique.

ACTE I

SCÈNE PREMIERE – SGANARELLE, GUSMAN.

SGANARELLE, tenant une Tabatiere.

Quoi que puisse dire Aristote, et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au Tabac, c’est la passion des honnestes gens ; et qui vit sans Tabac, n’est pas digne de vivre ; non seulement il réjoüit, et purge les cerveaux humains ; mais encore il instruit les ames à la vertu, et l’on apprend avec luy à devenir honneste homme.

Ne voyez-vous pas bien dés qu’on en prend, de quelle maniere obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravy d’en donner, à droit et à gauche, par tout où l’on se trouve ?

On n’attend pas mesme qu’on en demande, et l’on court au devant du soûhait des gens : tant il est vray, que le Tabac inspire des sentimens d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent.

Mais c’est assez de cette matiere, reprenons un peu nostre discours.