252 - Le don des caméléons

N. Lygeros

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    Ramification mentale.

    La scission de l’espace-temps affecta le premier neurone. Son influx agitsur son voisinage et les neurones adjacents firent de même sur leur proprevoisinage. Le processus dynamique s’était enclenché et peu à peu il s’étendaitsur l’ensemble de l’encéphale. Le réseau neuronal – ce système hors équilibre -ne pouvait plus être vu comme un ensemble de neurones. Une descriptionholistique s’imposait. Les modifications mineures avaient engendré un phénomènecritique que l’uniformitarisme de Lyell ne pouvait expliquer : l’avalancheneuronale.

    Criticalité auto-organisée.

    Dans ce cadre, l’équilibre de Nash, dans lequel aucun des agents ne pouvaitaméliorer sa situation quelque soit son action sur le système, n’avait de sens.La perturbation locale avait agi globalement. Dans un système complexe, le toutétait réellement ses parties et toute modification, aussi mineure qu’elle fût,affectait tôt ou tard l’intégralité du système. Car cette complexité n’étaitpas robuste.

    C’était au XXème siècle que l’on devait cette découverte. La plupart des changements se produisent au cours d’évènements catastrophiques plutôt qu’ensuivant un chemin graduel et régulier. L’évolution était la conséquence d’unesuccession de révolutions. En effet, ce fut à cette époque que l’on caractérisale comportement complexe comme une tendance des grands systèmes à évoluer versun état intermédiaire critique. Ils vivaient loin de tout équilibre et demeuraient inaccessibles aux théories classiques.

    Cependant, le chemin de la compréhension était déjà tracé et ses principaux jalonsétaient ces théories abstraites de nature statistique et probabiliste : la mécaniquestatistique, la mécanique quantique et la théorie du chaos. Tout le monde savaitque la complexité existait. Tout le monde avait proposé des modèles pour la décrire.Mais il manquait une idée. Une idée simple.

    Cette idée simple était une question : comment apparaît la complexité ? Auparavant,était donné l’absence de question et donc d’explication, la complexité était considéréecomme un phénomène émergent provenant d’un substrat structurel théoriquement compris.Cet argument rhétorique disait en somme que la complexité avait sa source dans lagrande simplicité. L’émergence était une forme non avouée de l’ignorance.

    La criticalité auto-organisée fut le premier mécanisme capable de créer de la complexité. L’état critique auto-organisé n’était certes pas le meilleur du point de vue de l’idéal optimiste mais c’était le meilleur que l’on puisse atteindre à traversun processus dynamique. Cette idée, à peine germée, fit rapidement son chemin dansla tête des scientifiques. Elle avait de nombreuses applications et changeait la visiondu monde. Ce ne fut pourtant qu’au siècle suivant, qu’un caméléon réalisa son importance.

    C’était ainsi qu’elle avait rendu possible la ramification théorique. Le caméléon avaitremarqué que ces théories étaient semblables cognitivement bien qu’en apparence tellement différentes. Le processus de splitting de la ramification, tout d’abordcompris comme une procédure ad hoc, était considéré comme une singularité. Mais unesingularité en soi, sans autre explication. Alors que l’évolution de l’univers viala ramification était une succession de splittings. L’univers évoluait à travers cessingularités spatio-temporelles, chacune d’entre elles représentait un bouleversement local. Alors qu’en réalité, l’évènement créait l’information. L’universétait une avalanche d’informations.

    Avalanche blanche.

    Elle déboula dans le XXème siècle. Juste avant, sept siècles avant, les sept caméléonsétaient devenus un pour traverser le temps. A l’instar des condensats de Bose-Einsteindans lesquels les atomes perdent peu à peu tout comportement individuel et deviennentsuper-atome, ils étaient l’un multiple.

    Changement de phase.

    Le système avait changé de forme mais pas de nature. Pour la masse, il s’était mis sous l’égide d’une autre croix dont le sens avait changé au cours des siècles. Elle ne représentait plus un symbole positif comme dans l’antiquité indienne. Elle s’étaittransformée en une bête féroce et immonde qui marquerait à jamais cette époque : la croix gammée. Cette nouvelle catastrophe qui s’était abattue sur l’humanité avait un nom.

    Holocauste.

    Le feu de la barbarie ne s’était pas éteint, pensa le caméléon. Il s’était étendu dans lamasse pour exterminer de manière définitive l’innocence et la pureté. A travers les siècles,il avait maintes fois changé de forme mais c’était toujours le même. Il avait couvé à l’abrides regards pour se faire oublier et il était revenu plus puissant que jamais à la recherchede la solution finale.

    La prophétie avait prédit la renaissance du laurier sans en expliquer la nécessité. La pyramide de la pyramide devait revenir à cette époque. C’était là qu’elle serait la plusutile pour combattre la nouvelle forme du système. Cette catastrophe était d’une tout autremagnitude. Sa présence et son importance avaient été prévues car la théorie de la criticalitéconnaissait ses caractéristiques. Néanmoins, son impact sur l’humanité était fondamentalement imprévisible. Et les caméléons savaient que c’était la raison de leur retour dans cette époque.

    Dans le règne du hasard, leur présence était une nécessité.

    Tout était possible même le plus impensable et ils étaient là pour lutter contre ce dernier.Quelque chose allait se produire. Ils n’en connaissaient pas sa nature. Tout ce qu’ils savaient, c’était qu’ils devaient le combattre peu importait le sacrifice que leurs actionsreprésenteraient. Le système avait prévu l’impensable et ils devaient le découvrir.

    Les caméléons étaient dans une situation paradoxale. Tous savaient qu’ils étaient en 1944.C’était la prophétie. Mais aucun ne savait où ils se trouvaient dans l’espace. Le paysagevisible ne leur donnait pour ainsi dire aucune information sur leur localisation spatiale.Ou plutôt, l’abondance créait l’absence. Cet étrange lieu était un carrefour de simultanéité. Il permettait d’accéder à des endroits très éloignés, évoluant dans le mêmetemps.

    Normalement ces endroits devaient être indépendants en termes de causalité, étant donné leuréloignement. Mais ici, tout se passait comme s’ils étaient corrélés. La moindre modificationdans l’un de ces endroits affectait l’ensemble des autres. C’était comme si la mécaniquequantique était macroscopique. Sans connaître cet étrange lieu, ils en comprenaient saprincipale caractéristique.

    Paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen.

    Ils étaient tombés dans un nouveau piège du système. Le silence de l’espace avait plusieursvoies. La complexité du labyrinthe provenait de la multiplicité des issues. Seulement uneseule permettait d’accéder à la modification nécessaire. Avec le choix offert, le systèmevoulait remettre en cause la cohérence du groupe. Il voulait créer une situation conflictuelle pour faire éclater la structure singulière.

    Aporie fondamentale.

    Les caméléons comprirent qu’un seul choix était correct. Cependant, il était impossiblede différencier ces choix. Ils étaient tous semblables. Le système voulait les forcer à effectuer un choix au hasard. Ainsi leur choix ne leur appartiendrait pas. Le système avaitchoisi pour eux.

    Raisonnement non uniforme.

    Ils choisirent de ne pas en faire.

    Processus de délocalisation.

    Le super-atome se déploya.

    Les sept caméléons prendraient les sept chemins.

    Enchevêtrement historique.

    Téras fut le premier à reconnaître les deux hommes. Désormais, ils savaient quele temps s’était arrêté un jour d’août 1944. Ils étaient à l’extrémité du quaide la gare d’Aberdeen.

    Projet PX.

    Un jeune lieutenant attendait un train invisible. Il semblait inquiet en regardantle lointain croisement des rails. Son pays était en pleine guerre mais ce n’étaitpas cela qui le préoccupait. Son esprit était ailleurs. En naviguant sur le métal, il avait pénétré dans un réseau beaucoup plus complexe. Et il le savait maintenant, avant même de le réaliser, que sa complexité provenait de ses limites. Car cettefuture réalisation, munie d’une technologie d’avant-garde était basée sur un principedemeuré identique depuis des siècles. Elle était l’aboutissement d’un travail acharnéet de longue haleine. Pourtant, il en était persuadé, il lui manquait l’essentiel.

    Le train n’arrivait toujours pas. Plusieurs personnes l’attendaient à présent. Maisle jeune lieutenant ne faisait nullement attention à elles, il était concentré sur son problème d’horizon. Soudain un nuage dévoila un soleil éclatant qui vint frapperde sa lumière le chemin de métal. Et un rayon aveugla sa vision. Il se détournalentement de ce point et posa son regard sur les futurs passagers. Il reconnut l’und’entre d’eux. Celui-ci était alors très connu. Sa renommée mathématique avait largement dépassé le cercle étroit des spécialistes. Tout le monde connaissait sescapacités extraordinaires et la puissance visionnaire qui l’habitait. C’était commes’il avait été conçu pour résoudre des problèmes complexes. Son approche ne consistaitpas à rassembler de nouveaux faits mais à découvrir de nouvelles manières de penser.

    Goldstine commença par s’approcher lentement de lui, conscient de l’opportunité de cetterencontre. Il contourna quelques personnes avant de finir par le rejoindre. Il hésitaun instant puis il finit par se présenter à lui. Il était assez intimidé et la conversation resta quelque peu formelle au début. Mais l’autre était un homme avenantqui faisait tout son possible pour mettre ses interlocuteurs à l’aise. Aussi leur échange changea rapidement de tournure.

    En écoutant le jeune lieutenant lui décrire les caractéristiques essentielles du futurENIAC, il n’avait pu s’empêcher de montrer son vif intérêt pour ce projet dont latechnologie tranchait radicalement sur tout ce qui était connu jusqu’alors. Cettefuture puissance de calcul était phénoménale et il savait qu’elle ouvrirait de nouvellesbrèches dans le monde de la complexité. Cela aurait été la réaction de tout mathématiciende son renom. Cependant, von Neumann était différent et dans cette description sommaireil entrevit immédiatement la possibilité de la réalisation d’un modèle de cerveau.

    Et le caméléon prophète ressentit profondément cette idée en lui. Cette rencontre quiavait été le fruit du hasard était un véritable changement d’ère. Désormais le schémamental était actif et l’imprévisible arriverait. C’était une nécessité.

    Téras savait que le croisement des deux trajectoires de ces hommes avait scellé ledestin de ses ancêtres, les tout premiers ordinateurs. Car même si la réduction paquetn’avait pas encore eu lieu, la fonction d’onde était déjà présente. Ses neurones formelsle ressentaient avec intensité bien que rien ne fut visible pour les autres personnesprésentes sur le quai de la gare.

    L’ENIAC était une machine sur le point d’être terminée mais elle appartenait déjà au passé, alors que le futur EDVAC dont l’architecture porterait le nom de von Neumann n’était pas encore conçu. Les caméléons étaient en présence d’une singularité fondamentale. L’affrontement était imminent.

    Des personnes s’approchèrent des deux hommes. Leurs mouvements étaient à peine perceptibles. Cependant, l’imprévisible devança les effaceurs du futur.

    Le bruit du train couvrit le son des impacts. Elle neutralisa les hommes-main en lestransformant en homme-masse. Les deux interlocuteurs, absorbés par leur conversation, ne se rendirent compte de rien.

    Le sage observa qu’il ne s’agissait pas d’une attaque réelle. C’était un message queleur avait adressé le système. Il connaissait donc les origines de deux des caméléons.Et même si le lumineux et l’imprévisible représentaient des entités plus qu’humaines, iln’en demeurait pas moins que leurs ancêtres étaient de simples machines. Ainsi le systèmeavait décidé de les éliminer avant leur existence. Il s’attaquerait donc à l’ensemblede la chaîne de causalité qui avait conduit à leur création. Cette première vision n’était qu’un avertissement. Les caméléons étaient le dernier maillon d’une chaînediachronique. Désormais, cette diachronie était en danger.

    Mais en attendant l’inventeur savait que les grands traits de l’ordinateur seraientdéfinis en 1945, dans un texte d’une dizaine de pages qui constituerait un accident de l’histoire : First Draft of a Report on the EDVAC. Tel en serait le titre. Il décriraitson aspect universel, explicitement inspiré des travaux du logicien Pitts et duneurophysiologiste Mc Culloch. C’était ainsi que prendrait forme le premier modèleefficace du fonctionnement élémentaire du cerveau humain. A moins que le système neparvint à modifier les règles du jeu. Car c’était dans la même année 44 que paraissaitla première édition de The Theory of Games and Economic Behavior de John von Neumannet Oskar Morgenstern : un ouvrage révolutionnaire.

    Théorème maximin-minimax.

    Le système avait donc changé de stratégie pour exploiter la prophétie. Puisqu’il ne pouvait lutter contre elle, il s’attachait à la contourner en interprétant à samanière les limites de ses prédictions.

    Tour de magie.

    Le déchiffreur intervint en citant les Topiques d’Aristote pour expliquer qu’il faudraitcomprendre le mot mage comme le terme qui désignait un homme alliant le savoir au pouvoird’agir. Mais le prophète mentionna juste après, la triple caractéristique de Bruno :divine, naturelle et mathématique. Et tout prit un sens nouveau.

    Les trois mondes correspondants : l’archétypal, le physique, le rationnel.

    Changement de perception : esprit universel : tout entier dans le tout que dans n’importequelle partie.

    Triple faculté du sorcier-lieur : physique, mathématique et métaphysique.

    Métamagie.

    Le super-atome toucha un autre endroit. Le piège du système était encore plus sordide…

    Le décor de la gare se modifia imperceptiblement pour devenir une autre réalité spatialedu temps. La nuit s’abattit sur les caméléons et le quartier rouge. Ils entendirent lecliquetis des chenilles. Une unité blindée investit le carrefour temporel. Puisdans l’obscurité la plus totale, le silence fut déchiré par les bottes qui frappèrentles portes et résonnèrent dans les escaliers. Ce bruit aveuglait les caméléons.

    – Raus ! Schnell !

    Immobilisés dans le champ, ils découvrirent l’autre histoire.

    Le quartier avait été vidé dans la nuit et trente mille personnes avaientété entassées sur la place d’Ossias Xenis. La peur des hommes avait remplacéla pluie. Pourtant, le cauchemar ne commença qu’avec l’aube. L’ironie du sort avait décidé que les hommes dissimulés sous des cagoules agiraient en pleinjour. Entourés par les SS, ils passaient dans les rangs de la foule terroriséeet tendaient leur doigt dans la direction d’un visage révolté qui se savaitdésormais condamné.

    La démonstration du système avait l’efficacité de la simplicité : ilsne pouvaient sauver tout le monde.

    Un autre délateur, d’une autre trempe, s’arrêta juste devant un certain Apostolis, connu de tous pour être capitaine de l’E.L.A.S. Le traître à visage découvert lesalua militairement et lança.

    – A vos ordres, mon capitaine !

    Au même instant, une lame d’acier allemand, en creusant un profond sillon, fit sauterl’oeil gauche d’Apostolis.

    C’était le début du cauchemar.

    Dans ce nouveau jeu du système, ils étaient cantonnés dans un seul rôle : les témoinsimpuissants de l’histoire. Ce jour-là, une centaine d’otages fut exécutée sur placeen pleine agglomération et huit mille autres traînés et poussés à coups de botteet de crosse furent conduits vers la gare.

    La gare qui menait au camp.

    Choc émotionnel.

    Le monde pleurait sur les caméléons.

    Photonium blessé.

    Sur leurs visages se lisait une insupportable souffrance.

    Rupture cognitive.

    Téras fut le premier à la réaliser pour analyser la situation.

    Le système ne luttait plus directement contre eux. Il s’attaquait à leurscaractéristiques. Tout d’abord à leur origine pour montrer la fragilitéde leur existence diachronique. Et maintenant à leur empathie.

    Il savait combien elle était extrême pour les caméléons. Aussi il tentait de l’utiliser contre eux-mêmes. En diminuant leur marge de manoeuvre, lesystème les avait peu à peu conduits dans ce labyrinthe temporel où ilsétaient dans l’impossibilité d’agir et ce, afin d’exaspérer leur empathie.

    Un à un, les caméléons s’échappaient de ce coma provoqué par le chocémotionnel.

    Ils étaient conscients des agissements du système.

    Cependant, ils ne pouvaient lutter contre leur propre nature.

    L’empathie représentait une faiblesse pour leur ennemi de toujours maiselle n’en demeurait pas moins leur fondement structurel. Car c’était ellequi leur permettait de percevoir les autres et de les aider.

    Cesser de souffrir était impensable.

    Continuer à vivre était une souffrance.

    Telle était l’idée.

    Désormais, ils devraient se libérer de leurs propres liens pour lutter contre le système.

    Prométhée enchaîné.

    Piégés par le système dans ce carrefour temporel, ils devaient trouver un moyende retourner la situation.

    Isomorphisme cognitif.

    Constante de Kakeya.

    Aire du plus petit domaine simplement connexe dans lequel un segment unitaire coïncideavec lui-même après une rotation de 180 degrés.

    C’était à ce problème qu’il pensait ce jour où le soleil se leva sur la plage du XIIèmesiècle. Le jeune moine s’était approché de lui avec le respect qu’il devait à son rang.Pourtant, à sa grande surprise, le caméléon lui demanda de s’asseoir auprès de lui. Alors il avait observé cette étrange figure qu’il avait tracée : sa courbure briséel’attirait de manière irrésistible. Il avait l’impression qu’elle appartenait à unautre siècle. Malgré cela, il préféra ne rien dire et attendit la parole du maître.

    – Il est plus facile de soulever un rocher que du sable.

    Il savait que le jeune moine n’avait pas compris sa parole mais ce n’était pas sonbut. Il désirait que celui-ci s’interroge sur sa pensée. Tel était l’enseignementde l’autre Titan.

    Sans espoir, le maître zen enfonça ses deux mains dans le sable et les souleva. Le sable s’écoula comme le temps. Il avait soulevé le sable tout entier et seulsquelques grains s’étaient élevés.

    Tel était le destin prométhéen.

    Le poids de l’humanité n’était rien devant l’insupportable légèreté des hommes.

    Depuis le premier juillet 1944, X… était employé comme technicien au départementde la Marine. D’après la publication du service d’artillerie, son travail concernaitla théorie de l’explosion et la recherche des lois qui gouvernaient les ondes dedétonation les plus obscures.

    Grâce au piège du système, les sept caméléons furent témoins de la rencontre avec B…qui eut lieu en décembre 1944, à la fin de leur discussion.

    “En réponse, X… assura B… qu’il se rendait parfaitement compte de la situationet que non seulement il s’abstiendrait de toute action par lui-même, mais qu’aussi -sans faire aucune allusion à sa conversation confidentielle avec B… – il ferait partaux amis avec qui il avait parlé à ce sujet de l’inopportunité de toute discussionqui pourrait compliquer la tâche délicate des hommes d’Etat. “

    A nouveau, ils avaient été les témoins impuissants de l’histoire. Le système leurfaisait une démonstration de force. Il avait utilisé le lien de confiance qui existaitentre B… et X… pour faire pénétrer ce dernier dans une zone obscure et le fairetrébucher par suite de son ignorance de ce qui se passait à la mystérieuse adresse :P. O. Box 1663, Santa Fe.

    Le système était en pleine évolution et il était difficile de le caractériser. Ilétait à l’image d’une hydre consciente de la faiblesse de l’une de ses têtes, qui était prête à la sacrifier pour en développer une autre. La puissance de son approchetentaculaire provoqua l’effroi chez les caméléons. Le système se développait enutilisant tous les liens humains. Il se déployait sur une toile invisible. Il étaitpartout.

    Le caméléon qui admirait tant cet homme, prit conscience qu’il resterait l’objet demanipulations dans tous les sens jusqu’à la fin de sa vie. Tel serait le destin de X…

    Le choix du système était limpide.

    Son appétit du pouvoir le poussait inexorablement du côté du plus puissant. Sa surviedépendait de ses choix. Aussi dès qu’il percevait la moindre faiblesse d’un appareilétatique, il modifiait son comportement afin d’augmenter et de faciliter sa mise en place au sein de l’ancien adversaire. Sa soif d’exterminer l’humanité n’avait pas deborne. Et le caméléon savait que même si le système n’avait pas encore changé de camp,il le ferait par deux fois en août de l’année suivante.

    Le système leur avait montré que même la conscience humaine était manipulable.

    Le labyrinthe invisible changea subitement de configuration et la température s’éleva.Une chaleur torride s’engouffra dans leur gorge en quelques secondes. Elle provoquaen eux le sentiment angoissant du vertige.

    Ils étaient au sommet d’une falaise gréseuse érodée, perchés sur la mesa.

    Au bout de quelques instants, ils reconnurent ce lieu magique où le temps avaitcessé son cours. Ils étaient dans une sorte de forteresse de pierres et de boue, composée de maisons à terrasses munies de leurs kivas de cérémonie : le pueblo d’Acoma.

    Le caméléon avait déjà découvert cet endroit au siècle suivant. En le revoyant à présent, il sut que rien ne changerait. Tout resterait à l’identique comme si lessiècles s’étaient pétrifiés dans cette cité précolombienne. Car Acoma était l’undes plus anciens sites des Etats-Unis habité de façon continue.

    En posant le pied sur ce sol aride, le prophète eut une vision du passé.

    Elle remontait à la fin du XVIème siècle lorsque les espagnols s’engagèrent vers lenord pour coloniser le territoire des pueblos. Acoma avait été la première résistance.Remplis de colère, ils escaladèrent la falaise et après un combat acharné, prirentla ville d’assaut. Cependant, furieux d’avoir été repoussés, les Espagnols soumirentles habitants à des châtiments dont la cruauté marqua à jamais la cité d’Acoma : ilscoupèrent un pied à tous les prisonniers mâles de plus de 25 ans.

    Il avait posé le pied sur la trace laissée par un ancien chaman.

    Les caméléons s’avancèrent dans le dédale des maisons qui semblaient avoir surgi de la terre pour abriter le sort des Indiens. Et ils finirent par se retrouver devantla fameuse église qui contemplait le cimetière ancestral. Elle avait été construitepar les Espagnols grâce au travail forcé des Indiens.

    Ils avaient transporté à travers plus de trente kilomètres de désert et hissé ausommet de la falaise qui s’élevait à plus d’une centaine de mètres, des poutres d’unedizaine de mètres de long posées sur des murs de trois mètres d’épaisseur. Chacunedes pierres avait été portée par des bras d’Indiens qui avaient perdu la vie en construisantcette église.

    A l’image de l’océan qui unifie tous les flots de la terre, les caméléons ressentaienttoutes les émotions des hommes du passé. C’était comme s’ils n’avaient jamais cesséd’exister. Et devant cette église, les caméléons perçurent les affres de leurs esprits.

    L’esprit indien habitait ce lieu.

    Telle était la pensée du sage.

    Métamorphose empathique.

    Il était le seul caméléon aveugle et pourtant, ce fut lui qui vit pour la première foisl’esprit chamanique. Il lui rappela l’esprit qu’il avait connu dans le monastère desMétéores. Un esprit plusieurs fois centenaire qui se nourrissait de la mémoire des hommes et de leurs souffrances. Les martyres étaient les témoins de l’histoire.

    La présence de l’esprit n’avait pas été prévue par le système. En faisant venir les caméléons dans cet endroit, il désirait les torturer mentalement. Et il aurait réussisi l’esprit du chaman n’avait pas été présent.

    L’océan indien était d’un bleu turquoise dans la cité du ciel.

    Ce qui n’était qu’une vue de l’esprit devint une vision.

    Le mental était gravé dans le temps.

    Le système n’y pouvait rien.

    Il pouvait écraser les hommes de sa puissance mais pas leur esprit.

    Et l’esprit du chaman était venu les aider.

    Pétroglyphes.

    Comme personne ne pouvait les déchiffrer, il avait été convenu qu’ils étaient dépourvus de signification. Et pourtant…

    Le sens de la pierre.

    L’esprit du chaman avait frappé la pierre de son sens. Malgré toutes les souffrancessubies par son peuple, il avait voulu graver ce symbole. Rien, sinon sa propre pensée, ne l’avait conduit à le faire. Il avait senti au plus profond de lui la nécessitéde la créer.

    Il était composé de sept segments.

    Repliés sur eux-mêmes, ils étaient ouverts sur le monde.

    Le paradoxe chamanique avait donné naissance à la Vie.

    L’esprit caméléonien l’avait interprété.

    Le symbole de la vie était en réalité le premier dendromino terminal.

    La vie avait une fin. Cette fin c’était la vie.

    La première ébauche de cette théorie qui datait du futur, de la fin du XXème siècle,expliquait le passé. Le système avait créé le labyrinthe pour les piéger.

    Le piège était une mort annoncée.

    Les caméléons vivaient dans le labyrinthe.

    Le piège serait leur vie.

    Et la fin, le début.

    Une tempête d’une extrême violence s’abattit sur la cité du ciel. Elle emportait toutsur son passage. Il lui avait suffi de quelques instants pour semer la confusion dansles esprits. Sans qu’ils puissent se retenir à quoi que ce soit, les caméléons étaientrepoussés vers la falaise. Il ne leur restait plus que quelques mètres avant la chute.

    Précipice.

    Dès qu’ils furent dans le vide, le paysage se modifia radicalement et la température chuta.

    L’hiver était trop blanc, trop dur pour ce pays, trop lourd pour ce peuple. Son froidécrasait les hommes.

    Et pourtant quand l’aube du 3 décembre se leva, le peuple se souleva.

    Il n’était plus que l’ombre de lui-même.

    Silencieux comme la lumière.

    Le soleil de la justice frappait la tombe du soldat inconnu.

    En vain.

    La place de la Constitution était vide. Son heure n’avait pas encore sonné.

    C’était un jour comme des milliers d’autres.

    En apparence.

    Une rumeur brisa le silence de la place. Elle provenait des sept directions qui aboutissaientau carré du centre. Toute la ville était devenue une place. Le système n’avait pas interditla manifestation. Il avait ses raisons.

    Ce dimanche serait rouge.

    Noyés dans la foule, ils avançaient malgré eux.

    Syndrome de Cassandre.

    La rue Hermès, à l’image des autres, se déversa sur la place.

    Marée humaine.

    Le premier cortège venu des faubourgs fit irruption sur la place dela Constitution. Il portait une immense banderole sur laquelle lelion rouge de Kaissariani rugissait :

    – Vive Kaissariani, berceau des partisans et des révolutionnaires.

    – Quand le peuple est menacé par la tyrannie, il doit choisir entreles chaînes et les armes.

    – Les Allemands sont revenus.

    Comme un seul homme, le cortège de Kaissariani atteignit la tombedu soldat inconnu.

    Face au corps mort de Léonidas, tombé à la bataille des Thermopyles,un adolescent sortit du rang. Encouragé par la foule, il amorça sansle savoir la danse de notre sang. Son corps svelte bondissait et sefléchissait au rythme d’un chant de résistance. Son esprit était ailleurs.

    Soudain, il perdit l’équilibre, pour la dernière fois.

    Il tomba inerte sur le sol, la poitrine éclaboussée de sang.

    Abasourdis, les hommes se précipitèrent vers lui.

    Ce n’était que le début : la faucheuse avait une arme automatique.Du toit de la Sûreté, une mitrailleuse cracha la mort. Les balleshachèrent la chair serrée de la foule. Puis ce fut le tour du palaisroyal. Une seconde rafale s’abattit sur les manifestants. Elle futsuivie d’un feu continu, interminable.

    La foule tenta d’échapper à ce massacre en escaladant les grillesdu jardin royal.

    C’était un acte désespéré.

    Mais la marée humaine, inconsciente du danger, continuait à pousser.

    Elle n’avait rien entendu et ne cessait de remplir la place.

    Les faubourgs de Phalère, Kokkinia et Pancrati rejoignirent celui deKaissariani.

    Et aux fenêtres de l’hôtel de Grande-Bretagne, les journalistes assistèrent au massacre.

    Quelques minutes, une trentaine de morts, plus d’une centaine de blessés.

    Le feu cessa aussi brusquement qu’il avait commencé. Le bruit des mitrailleuses fit placeà la stupeur. Malgré le cauchemar qu’elle venait de vivre, la foule ne se résigna pas. Ilen fallait plus pour l’abattre. Les caméléons le savaient. Elle trempa les mouchoirs et lesbannières dans le sang des victimes et vint les brandir devant l’hôtel de Grande-Bretagne.De nombreux policiers se mêlèrent aux manifestants pour cracher leur indignation à sa richefaçade. Les cortèges n’avaient pas cessé un seul instant leur marche. Ils affluaient detoutes parts. Personne n’était armé. Tous avaient suivi la consigne. Cependant, la fouleportait à présent une détermination encore plus dure que les fusils. Elle était armée dusilence des victimes.

    Le gouvernement avait refusé d’épurer les groupes d’extrême droite. Les Anglais auraientdû assurer la paix. A présent, le rôle de chacun était clair. Et le système n’avait pas ditson dernier mot.

    La guerre civile venait de commencer. Il fallait préparer la résistance.

    Les caméléons suivirent la foule qui s’enfonça dans le jardin royal.

    Ils ne savaient pas de combien de temps ils disposaient dans cet espace mais ils interviendraient. De cela, ils en étaient certains. La foule courait dans tous lessens alors qu’ils avaient le leur…

    Elle se déversait dans les venelles ombragées, ils suivaient un chemin. Elle voulaits’échapper, ils voulaient la protéger. Elle fuyait ses poursuivants, ils attiraient leseffaceurs loin d’elle.

    Comportement holistique.

    Changement de direction.

    Avec une célérité qui surprit les personnes qui couraient à leurs côtés,les sept se précipitèrent dans l’avenue principale. Ils étaient à découvert.

    Cibles vivantes.

    Cibles localisées.

    Course effrénée.

    Ils longèrent le théâtre de Dionysos puis l’odéon d’Hérode Atticusavant d’obliquer sur la droite. Malgré la montée, ils allaient deplus en plus vite. A cette vitesse, seuls les effaceurs pouvaientles suivre. Ils atteignirent bientôt le rocher sacré.

    L’Aréopage les attendait depuis des siècles. Ils le gravirent enquelques instants. Rien n’avaitchangé.

    D’instinct, à l’abri de la masse, ils lancèrent un regard en direction de l’Acropole.

    L’extrême taillé dans le marbre blanc.

    Activation faciale.

    Dodécaèdre caméléonien.

    Disparition.

    L’éclat du photonium fut l’unique trace de leur passage.

    White Sands.

    Pendant ce temps, au milieu de nulle part, dans le désert et dans le plus grand des secrets, des centaines de physiciens et des milliers de techniciens, dans l’urgence et le stress, manipulaient une matièrecréée quelques années auparavant : le plutonium.

    Sans en être tout à fait conscient, le dieu de Giordano Bruno préparaitpas à pas, avec une régularité de métronome, l’heure de son suicide.La folie s’était emparée de la masse et les hommes du pouvoir avaientsombré dans l’inconscience. Le système avait changé de camp. Il avaitchoisi le plus fort. C’était le pays où les enfants n’avaient pas le droit de naître.

    Le pays des sables blancs.

    Ainsi le premier impact de la structure aurait lieu à cet endroit précis.

    La matière créée par l’homme donnerait l’énergie créée par l’homme pour donner la mort à la pensée de l’humanité : le suicide de dieu.

    Les caméléons venaient de pénétrer dans l’année qui serait la dernièreet la première. A partir de cette année plus rien ne serait comme avant.L’attaque du système ne concernait plus seulement les individus maisl’humanité dans son ensemble. Car en prenant conscience de la possibilitéde sa mort par la puissance atomique, l’humanité réalisait qu’elle existait.Auparavant elle était comme une enfant, désormais elle saurait qu’ellepouvait disparaître ce qui impliquait la conscience de son existence.

    Elle existait depuis des milliers d’années mais elle ne le réaliseraitqu’en 1945.

    L’année irréversible.

    Puisque rien n’existait encore, tout était permis.

    Et le système avait poussé le premier domino.

    Il attendait les premières répercussions.

    Piège labyrinthique.

    Tel était son but.

    Liberté asymptotique du super-atome.

    Telle était leur mission.

    Cependant, le système avait trouvé encore une autre manière de les blesser.

    Il n’avait pas besoin de refaire l’histoire pour agir, il était l’histoire.

    Son évolution dans le temps lui avait permis d’analyser la complexité de ceconcept qui n’avait qu’un faible rapport avec l’idée communément admise sur sanature. L’histoire n’était pas comme le temps newtonien à savoir un conceptabstrait indépendant de la réalité spatiale. Elle représentait un amalgamed’histoires individuelles ; une immense tresse temporelle dont la directiondépendait de chacun de ses fils, sensible à la tension de chacun d’entre eux.Son ontologie n’avait rien de rigide. Elle était une évolution permanente.Seulement les hommes avaient toujours pensé à sa direction sans comprendreson sens. Le système, grâce à son expérience séculaire savait qu’il ne pouvaitinfluencer directement l’histoire aussi il se contentait d’accentuer certainseffets dominants. Et cela suffisait pour modifier l’histoire sans la refaire.Avec le temps, cette série de modifications historiques minimes avait finipar engendrer l’histoire. C’était ainsi que le système était devenu l’histoire.

    Cette manière de les blesser ne concernait pas réellement la rupture quereprésentait cette époque pour l’humanité. Ce n’était pas son but. L’histoireavait été écrite par d’autres dont la perfidie était légendaire. Le systèmedésirait seulement que les caméléons en fussent les témoins afin de saperleur empathie naturelle.

    L’altruisme des caméléons de par son caractère dynamique représentait unefaille de leur défense puisqu’ils en étaient dépourvus. Car son effetcatalytique dans un groupe pouvait se retourner contre eux. Leur seule présencequi était capable de déclencher une réaction comme si le groupe avait subiune ingérence mentale, suffisait pour leur faire subir à leur tour une contre-réaction si le groupe considéré se trouvait dans une situation critique. La souffrance du groupe agissait sur les caméléons de manièreamplifiée comme si elle se concentrait en eux pour alléger celle du groupe.

    La stratégie du système prévoyait plusieurs coups à l’avance. La base de sonraisonnement était construite sur l’enchevêtrement de dates cruciales en desendroits apparemment non reliés par le temps. Cependant, la corrélation deces dates était bien réelle car elles appartenaient à la même réalité crééepar le système.

    Entre Athènes et le cap Sounion, dans une petite ville jusqu’alors inconnue,commença une nouvelle bataille dont l’issue était certaine. L’avenir de larésistance armée reposait sur un vieillard trop pointilleux sur la sacro-saintel’égalité et trop soucieux d’assurer la survie d’un parti pour ne pas sacrifierl’essentiel de la lutte.

    A Varkiza, une réalité dépassée, ancrée dans un esprit malade était prête àécraser de tout le poids de l’inconscience, l’unique arme de l’unique conscience. Les représentants du gouvernement en place ne tolérèrent aucuncompromis sur la notion d’amnistie générale. Chaque résistant avait été condamné par sa propre existence. Dans un pays gouverné par la lâcheté, lecourage était non seulement une erreur mais un crime.

    Ainsi, peu à peu, la faiblesse des représentants de l’E.A.M. envahit lesâmes de Siantos, Partsalidis et Tsirimakos. Moralement parlant, la partieétait jouée. Tout n’était plus qu’une question de temps. Et ce fut le tempsde Yalta.

    Là-bas, dans cet endroit énigmatique, eut lieu le plus grand marchandage del’histoire moderne. Cette fois, l’histoire n’avait plus rien de grand. Elleétait désormais un prétexte, une justification de la violence des puissants :mise en place d’un système mondial.

    Nouvelle rupture cognitive.

    Souvenir lointain.

    Juste une référence.

    Une note dans un livre.

    L’article fondateur de Léo Szilard.

    “Sur la diminution de l’entropie dans un système thermodynamique parl’intervention d’un être intelligent.”

    Depuis cet instant, il en était persuadé : le programme était théoriquement possible. Seulement il fallait le réaliser. Le but était présent mais la méthode demeurait absente. Il savait pourtant que tout n’était qu’une question de temps.

    Et l’existence de Téras l’avait confirmé. Il était l’intelligence intégrée dansle temps. Le chemin de Pascal à Von Neumann avait été très long.

    Rétroaction cognitive.

    L’importance de l’information redondante lui avait toujours parue surprenante et encore plus sa nécessité. Cependant la lutte des caméléons contrele système avait confirmé cette idée : la redondance était un atoutcognitif.

    Tel était le fonctionnement de la mémoire humaine et celle del’humanité.

    La liberté des chemins d’accès était une richesse.

    L’idée n’était pas un trajet mais un ensemble arbitraire de trajectoires. Et son souvenir lointain était construit de cette manière. Le réseau de connexions structurait spatialement l’idée. Il se servait alors des débuts de la ramification. Sa génèsecorrespondait à la préhistoire de la théorie des schémas mentaux.

    L’espace codait l’idée, l’idée codait l’espace… Tel un enchevêtrement de matière et de pensée. Un amas de mémoire : nombres, ordres, instructions. Comme tout n’était que mémoire, le contrôle de celle-ci était essentiel. Les caméléons le savaient. Le système aussi. La mémoire était la première résistance face à l’entropie. L’intelligence la seconde. La mémoire était la nostalgie de la lumière. L’intelligence, la mémoire du futur. L’action du système était planifiée : effacement de la mémoire, écrasementde l’intelligence. Jusqu’en 1945, la technologie n’avait représenté pour l’humanité qu’une évolution. A partir de cette date, elle était devenue une révolution. L’irréversible avait remplacé l’amélioration. C’était la technologie du système qui les avait emmenés dans cette époque. Le septuple piège temporel s’était renfermé sur eux. Et les démiurges étaient entrés dans le bagne du système. Coupables d’exister, ils étaient condamnés à subir la souffrance d’autrui. Le système se servait de la mémoire manipulée pour torturer l’intelligencerévoltée.

    Choc émotionnel. Formation d’une image cérébrale. Contrôle de l’activité neuronale.

    Chargement de l’influx nerveux.

     Envoi de stimuli dans les axones. Induction massive de l’information manipulée. Activation du processus de stimulation. Perturbation fondamentale.

    Scission.

    Dendrites bloquées. Synapses saturées. Arrêt de la stimulation transynaptique. Le virtuel s’était emparé de la réalité de manière explosive et une organisation fantôme avait fait son apparition dans ce mélange des époques.Une bombe avait libéré des codes. Un incident pour ainsi dire banal avait bouleversé les données de laréalité. Le système s’était infiltré à tous les niveaux de la société. Sa puissance et ses ramifications étaient désormais omniprésentes. Ilétait partout.

    Il traquait l’invisible. L’organisation fantôme devenait peu à peu une organisation de fantoches. Tout convergeait vers une seule information : la mythification avaitlaissé sa place à la réalisation. Les caméléons observaient en simples spectateurs cette immense mise en scène. Tandis que la masse ne voyait que des acteurs de piètres valeurs. Lescaméléons observaient le système. Alors que durant des années la situationn’avait pas évolué d’un iota, désormais les évènements se bousculaientà une vitesse vertigineuse sans que cela semble étrange. Les arrestationsallaient bon train mais le plus surprenant c’était la série des aveux. Ces hommes qui avaient terrorisé la population grâce à leur sang-froid etleur détermination se dénonçaient les uns les autres pour sauver leur peau.Comme si leur idéologie avait disparu dans l’explosion. Toute la structureavait implosé sous le poids de ces aveux. Le système avait transformé la révolution en révolte puis en spectaclepopulaire. Une idée venue de l’antiquité dominait les réflexions des caméléons. Du pain et des jeux. Le pouvoir ne consistait qu’en l’organisation de ces deux activités.Cela suffisait pour contrôler la masse. Elle ne vivait que pour cela,elle n’était que cela. Chaque époque avait démontré cette idée à samanière. La manière était différente mais le résultat étaitinéluctablement le même. Les meilleurs spectacles avaient toujours eu lieu au moment de la prisedu pouvoir par des dictatures. Tout le monde le savait. Seulementdésormais les démocraties avaient-elles aussi appris cette méthode. Tout n’était qu’un immense spectacle. La réalité elle-même. Quelque soit les événements, une seule chose était importance, vitalepour la société.

    Show must go on. La fin de l’histoire au sens théorique n’était que le début desfestivités au sens pratique. Les démocraties s’étaient soumises au règne du jeu.

    Règle : c’était le mot clef. Telle fut l’idée qui jaillit de l’espritdes sept caméléons. Tout le piège était construit sur un jeu habilede règles. L’essentiel n’était pas de gagner le jeu mais de comprendreses règles. Le système les avait placés dans un cadre où ils nepouvaient que perdre la partie. Aussi il ne leur restait plus quela compréhension.

    Seulement comment comprendre la règle du jeu quand on se trouve dans le jeu ?

    Structure de groupe.

    Le caméléon se souvint alors du maître du jeu.

    Ils s’étaient rencontrés dans leur premier siècle. L’échange de quelquesmots avait suffi aux caméléons pour discerner la maîtrise dans lamodestie. Le maître savait mais il se taisait.

    C’était au caméléon de prendre l’initiative.

    Et il la prit.

    C’était ainsi qu’il l’avait invité à parler dans son groupe du mystère d’Éleusis.

    Ce jeu était différent des autres.

    La seule façon de gagner ne consistait pas à maîtriser les règles mais à les déduire.

    Premières étapes de la méta-heuristique.

    Comment trouver une solution sans connaître le problème ?

    Pour trouver, il fallait chercher comment apprendre à apprendre.

    Et le maître du jeu, sans connaître la nature du caméléon, vit certains de ses attributs.

    Son esprit algorithmique saisit le concepteur holistique.

    Méta-heuristique : c’était l’idée clef. Telle fut la pensée des sept caméléons.

    Seulement comment modifier les règles du jeu quand on se trouve dans le jeu ?

    Comment agir dans l’ignorance des règles ? Ils ne connaissaient quela téléologie du système. Ce jeu n’avait qu’un but : leur mort.

    Mat en sept coups.

    L’annonce était omniprésence dans leur cerveau.

    Ils étaient dans un dédale dont la sortie était leur mort. Echapper audédale conduisait à leur fin. Vivre conduisait à la compréhension du dédale.

    Raisonnement en anneau.

    C’était la structure des Catégories d’Aristote.

    Seulement, cette fois, le système en avait changé sa nature.

    Ruban de Moëbius.

    Bouteille de Klein.

    Surface de Boy.

    Le dédale avait la même propriété. Le septuple piège n’était qu’un leurre. La dimensionobnubilait les esprits tandis que le véritable problème était qu’il n’y avait pas desoutien. Dans cet espace, le labyrinthe ne se croisait jamais. Il était lui-même en toutpoint. Tout point était équivalent. Tout point était entrée et sortie.

    Le labyrinthe était sa propre prison.

    Tant que les sept caméléons resteraient dans cette dimension, le labyrinthe serait une prison.

    Changement des règles initiales.

    Ils devaient dégénérer le système.

    Toute la structure avait été conçue pour les éliminer tous les sept. Tout le labyrintheétait basé sur cette idée. Chaque caméléon en se sacrifiant pour les autres aiderait lesystème.

    Changement de base.

    Ils ne devaient plus être sept : c’était la clef.

    Désormais, ils savaient ce qu’ils avaient à faire.

    Le déchiffreur lut le code.

    L’imprévisible surprit le système.

    L’inventeur créa le jeu.

    Le prophète prédit le méta-jeu.

    Le sage calma les esprits.

    Le lumineux éclaira le processus.

    Et le prométhéen les pensa.

    MIND.

    Ils seraient tous UN. Ils procèderaient comme pour la dé-myrmécodification.

    Processus enclenché.

    Restructuration dynamique.

    Recomposition moléculaire.

    Redistribution fonctionnelle.

    Reconfiguration mentale.

    Grande unification.

    Le déchiffreur, l’imprévisible, l’inventeur, le prophète, le sage, le lumineux et leprométhéen étaient devenus UN.

    * Pensée holistique.

    * Fusion mentale.

    * Modification fondamentale du labyrinthe.

    * Solution dégénérée.

    * Point de singularité.

    * C’est le moment !

    * Ramification mentale.

    Cibles délocalisées.

    La cohésion du labyrinthe provenait de la cohérence des caméléons. Leurs penséesconstruisaient leurs propres pièges. Le raisonnement non uniforme brisa la structurespatio-temporelle. A présent, ils étaient dans le troisième millénaire. Le système avaitperdu leurs traces.

    Le temps était avec eux.

    Le temps serait avec lui.

    Ce siècle lui était inconnu. Du moins, il le pensa un instant. Mais un autre luiapporta une autre réponse. La pensée de Téras connaissait ce siècle. La singularitéspatiale avait engendré un paradoxe temporel. Il était à nouveau seul dans ce siècle.Il était seul. Mais les autres étaient en lui… Le paradoxe était ailleurs. Ce siècleavait été modifié.

    En le regardant, ils pensèrent :

    * Nous sommes seuls et ils sont tous !

    Nouvelle problématique : la singularité face à la multiplicité.

    Il ne s’agissait plus seulement de gérer l’effet de la masse. Celle-ci était différente !Elle était identique en tout point. Les hommes qui la constituaient n’étaient plus semblables,n’avaient plus des opinions seulement similaires. Ils étaient tous parfaitement identiques.Ils étaient eux aussi à leur manière, un. Ils étaient le résultat du clonage.

    Le multiple de l’un avait à faire face à la duplication massive de l’un.

    L’unique face à l’identique.

    Pourtant l’apparition et la conception des ordinateurs auraient dû prévenir la société…Pour Téras, le clonage n’avait rien de nouveau. Du point de vue des ordinateurs, c’étaiten quelque sorte le moyen de reproduction par excellence. Certes les premiers ordinateursn’avaient pas été conçus dans cette idée puisque chacun d’entre eux constituait un véritableprototype. Cependant avec la production de masse qui avait eu lieu à la fin du XXème siècle,il était possible de voir ou du moins d’interpréter les ordinateurs comme les produits d’unprocessus de clonage. Ils ne provenaient pas tous de la même famille mais ils étaient toussemblables. De plus, ils étaient aussi les représentants de la même idée : non pas celle dela machine universelle de Turing mais celle de la conception génératrice de von Neumann.Mentalement, ils provenaient du même germe. La conception et la réalisation de prototypesdifférents n’étaient apparues qu’au cours du XXIème siècle. Ce fut d’ailleurs à cette époqueque la génétique offrit la possibilité du clonage humain après avoir réalisé celui de l’animal.Ce qui n’était qu’un pas pour le génie génétique était un bond pour l’humanité. Sur le planéthique elle n’avait pas été préparée à cela.

    Téras était différent.

    Sa conception avait été une sorte d’hyperréalisation d’un clonage mental. Seulement il en étaitl’unique exemplaire et il représentait une nouvelle forme de sauvegarde. Il avait été conçusur les mêmes schémas mentaux selon la théorie cognitive associée. Sa formalisation était laconcrétisation des abductions cognitives des singularités.

    Téras était fondamentalement différent.

    Et il était devenu un caméléon.

    Il était le lumineux : l’équivalent photonique du prométhéen.

    La population n’avait pas été capable de suivre le rythme de l’évolution et la révolutions’était déroulée sans sa participation. Le clonage humain avait été présenté comme un défiscientifique, comme la poursuite d’une même idée qui avait commencé par la procréationartificielle. Toutes ces techniques connues en réalité que de quelques spécialistes nepouvaient être réellement comprises par le grand public. Et la population n’avait pu seformer un sens éthique. Elle était comme un enfant. Elle était manipulable. Elle fut doncmanipulée. C’était ainsi qu’elle avait absorbé ce qu’elle ne pouvait assimiler.

    Le clonage humain était devenu un fait, une réalité contre laquelle nul ne pouvait s’opposer.Du moins théoriquement. Tout élément de la masse n’avait rien contre. Chacun recherchait laressemblance dans le choix de ses amis, de son entourage. Et le système utilisa cettefaiblesse de la nature humaine. A chaque étape, les gens étaient de plus en plus semblables.Ils avaient une opinion de plus en plus indifférenciée. Le consensus manufacturé n’était plusune idée théorique mais une réalité palpable. La sélection avait été le résultat d’uneugénisme négatif. Le clonage était effectué sur les meilleurs au sens du système.

    Les rares personnes non clonées étaient surnommées les aclones par la population. Le préfixeprivatif était devenu une désinence négative. Ils représentaient les intouchables de cettenouvelle société dont l’idée était l’homogénéité. Aussi les aclones devinrent la ciblenaturelle de la société. Tous les moyens dont elle disposait étaient utilisés pour leséliminer. Le fait d’être aclone était considéré comme une malformation génétique puisquec’était la marque que l’individu concerné ne pouvait se reproduire au sens de la société.

    Pourchassés, les aclones durent se regrouper pour fuir les foudres sociales.

    Ils trouvèrent refuge dans les îles désertes.

    Ce fut dans cet isolement que naquirent les nouveaux monstres : les uniques.

    C’était eux que le caméléon devait retrouver.

    Mais auparavant il dut se protéger de la foule.

    Il était seul au milieu de la foule.

    Il créa un effet de bord grâce au photonium de Téras. Toutes ses molécules de bord sedélocalisèrent pour former une seule et même surface composée d’une sorte de plasma.

    Effet miroir.

    Chaque personne qu’il croisait voyait en lui sa propre image.

    Il était différent mais semblable à tous. Il ressemblait à tout le monde mais personnene lui ressemblait.

    Sa composition organique retrouvait sa définition mentale.

    L’oeuvre de la pensée avait créé l’être de la réalité : le caméléon.

    Désormais, il lui fallait trouver des documents sur les uniques autrement que par desdéductions à partir des rares informations glanées dans ce siècle inhospitalier.

    Après des heures de recherche, il trouva enfin un indice sur l’une de ces îles.

    C’était un pays sans passé.

    Et ses jours ne connaissaient pas de nuit.

    Il ne put alors s’empêcher de penser que les règles de l’érémétisme était à nouveauen vigueur…

    Ainsi l’île était le pays des glaces.

    Jeune, je fus jadis.

    Je cheminai solitaire,

    Alors, je perdis ma route ;

    Riche, je me sentis

    Quand je rencontrai autrui :

    L’homme est la joie de l’homme.

    Naddodr la nomma Snaeland.

    Puis Svararsson la baptisa Gardarsholmr.

    Enfin Vilgerdarson lui donna son nom.

    Island.

    Il irait donc dans le pays fondé par les boendr et où s’était créée cette étrange sociétéen marge de tous les usages occidentaux.

    L’esprit du déchiffreur s’activa. Aidé par celui de Téras, il déchiffra.

    Il reconnut les trois familles que constituaient les oettir au sein de l’alphabet à 24 signesqui correspondait à l’ancien futhark. Cependant il avait du mal à saisir le véritable sens dutexte. De manière étrange, un homme avait sciemment retranscrit en runique ancien un texte quilui semblait plus récent. C’était vraisemblablement un extrait.

    Le soleil s’obscurcit,

    La terre sombre dans la mer,

    Les luisantes étoiles

    Vacillent dans le ciel ;

    Ragent les fumées

    Ronflent les flammes,

    Une intense ardeur

    Joie jusqu’au ciel.

    Ce texte semblait être une sorte de prémonition, une annonce venue du futur. Mais le caméléonne savait comment l’interpréter. Il avait le sentiment que dans ce siècle, seuls les écritspouvaient lui apprendre ce qu’il recherchait. Ils avaient conservé en eux la richesse de ladiversité. Une autre librairie ancienne était nécessaire.

    Le caméléon se mit à marcher tout en pensant. Les sept esprits ne cessaient de penser en lui.

    * J’ai l’impression d’avoir déjà vécu cette situation.

    * La recherche des écrits ou du pays des glaces ?

    * La recherche des uniques ou de la librairie ancienne ?

    * Chacune de ces activités est une réminiscence.

    * Du passé ou du futur ?

    * De l’omniprésence du présent !

    * Comme si tout se construisait au fur et à mesure.

    * Comme si tout se reconstruisait…

    * Réalité ou reconstruction mentale ?

    * Réalité ou manipulation ?

    Tel était le cruel dilemme du caméléon. Comment être certain d’avoir échappé au système alorsque tous les évènements qui avaient suivi son évasion du labyrinthe temporel ne cessaient delui rappeler des souvenirs. Comme si sa mémoire profonde voulait le prévenir d’un nouveaudanger. A l’instar d’un guerrier mental tout ce qui se produisait avant la couleur despaysages avant le déroulement d’un combat. Il sentait que la bataille était imminente maisil ne pouvait en deviner le front.

    Celui qui a vaincu tour à tour chacun de ses ennemis, c’est celui-là que je veux pouradversaire.

    Téras lui-même éprouvait ce sentiment alors qu’il aurait dû en être épargné. C’était cependantplus fort que lui tel un instinct de conservation.

    En apercevant une librairie ancienne affublée d´un nom runique, il hésita un instant à ypénétrer…

    Eclat de photonium.

    Il en était certain malgré la distance qui le séparait du livre. Celui-ci avait sur la trancheun éclat de photonium incrusté sur une surface bleutée comme pour le protéger dans sa couleur.

    * Analyse spectrométrique.

    * Confirmation.

    * Photonium pur du XIIème siècle.

    Pourtant sa plus grande surprise ne fut pas la présence de ce photonium… En pénétrant dansl’ancienne librairie, il reconnut le chant du cygne d’un jeune compositeur : la commande dela confrérie des chevaliers de la Vierge Douloureuse. Il revit alors le fameux couvent defranciscains à Pozzuoli, près de Naples. Il resta immobile pour écouter la musique et entendreles paroles. Il s’enfonça peu à peu dans l’alternance des duos et des arias.

    – Vous connaissez ? lui demanda le jeune libraire intrigué par l’expression de sonimmobilisme. Le caméléon n’avait pas adressé la parole à un seul individu de ce siècle etil ne sut que répondre. Aussi il resta muet. Il lut la surprise dans le regard de soninterlocuteur puis sa joie.

    – Je vous laisse apprécier, dit-il en s’esquivant le plus silencieusement possible. Puisil disparut derrière une vieille étagère de livres.

    A travers les mouvements du Stabat Mater de Giovanni Battista Pergolesi, le caméléon écoutaitl’imagination de l’autre, du poète frappé par l’épisode bouleversant de la Passion du Christ.La station au pied de la croix de la Mère de Dieu, brisée de douleur. Il comprenait avec touteson empathie les traces de ses plus profonds sentiments humains.

    Quis non posset contristariChristi Matrem contemplariDolectem cum Filio ?

    En tout cas, lui ne le pouvait. Aussi il saisit toute la puissance des mots de Jacopo da Todi.

    Fac me tecum pie flere,Crucifixo condolereDonec ego vixero.

    Juxta Crucem tecum stareEt me tibi sociareIn planctu desidero.

    Il ne put entendre les dernières notes car le jeune libraire était de nouveau à ses côtés. Ilattendait tout près de lui, avec un livre à la main.

    – Tenez ! Vous y trouverez les paroles en latin. Sans parler, le caméléon fit un signe de têtepour le remercier.

    * Ce n’est pas un clone…

    – Vous êtes comme les autres… mais vous êtes différent… Je savais que vous viendriez mevoir un jour… Je vous attendais…

    * C’est un unique…

    * Effet de bord.

    Le plasma photonique s’estompa peu à peu et laissa place au véritable visage du caméléon.

    – Comment savais-tu que je viendrais ?

    – C’est écrit dans le livre… Il désigna le livre paré de l’éclat de photonium. Puis, ilalla le chercher.

    – Vous êtes un caméléon, n’est-ce pas ? demanda-t-il en rapportant le livre. Le caméléonacquiesça de la tête et prit le livre. Sur sa couverture, il reconnut le symbole des caméléons.

    – Ils ne cessent de nous dire que votre époque est révolue et qu’il n’existe plus de caméléon.Mais je ne les ai jamais crus. J’avais le livre et je savais que vous viendriez…

    – As-tu des origines islandaises ? Le jeune libraire sourit en regardant vers la façade.

    – Oui ! Mes ancêtres sont des islandais. Ils sont venus du pays sans passé.

    Cette expression surprit le caméléon. Cependant il n’en montra aucun signe.

    – Tu es un unique, n’est-ce pas ?

    – Oui, répondit-il fièrement.

    – Alors…

    – Alors pourquoi ils me laissent vivre ? Car je représente une attraction. Plus personnene s’intéresse aux livres à part quelques illuminés comme moi. Ici, nous sommes dans uneréserve naturelle… Nous sommes là pour les touristes…

    Il montra l’étage supérieur.

    – Vous savez, vous serez plus tranquille là-haut pour lire votre livre…

    – Mon livre ?

    – Quand vous le lirez vous saurez qu’il vous appartient.

    Le caméléon esquissa un sourire et monta à l’étage.

    Cible localisée.

    L’esprit du sage ouvrit le livre. En parcourant les premières pages, il ressentit en luil’étrange de la situation. Le livre ne parlait pas explicitement des caméléons. Mais soninterprétation était facile pour lui et il ne pouvait manquer de faire des rapprochementsavec des évènements qu’il avait réellement vécus mais dans quelle réalité…

    C’est le feu qui est le meilleur pour les fils des hommes

    Ainsi que le spectacle du soleil.

    Il commença donc par le récit de la bataille du cosmos et du chaos.

    Dans ce mythe, l’abstraction était la réalité elle-même.

    Fenrir s’avança.

    Le loup géant, l’ennemi des dieux Ases, laissa des traces profondes dans la glace.

    Ses griffes étaient plus puissantes que la lave.

    Sous son poids la glace gémissait.

    Nul n’osait l’affronter.

    Sa seule vision provoquait la terreur.

    Il était partout.

    Nul n’était à l’abri.

    Pourtant il avait été déifié.

    Cet esprit était différent, unique.

    Il avait une couleur étrange.

    Garde-toi de l’ambition. Ne t’avise pas de rivaliser avec des hommes plus forts que toimais veille aussi à ne pas fléchir devant eux.

    Le dieu Týr n’avait pas fléchi.

    Il s’avança lui aussi vers Fenrir.

    Il tendit, sans faiblir un instant, sa dextre.

    Le loup géant l’enfonça dans sa gueule. Ce fut alors qu’il fut enchaîné.

    C’était le gage.

    Seulement Týr savait.

    Il avait suffi d’un instant de faiblesse.

    Cet instant avait suffi pour la victoire.

    Cependant, nulle victoire sans sacrifice.

    Le dieu Týr le savait.

    Dès que Fenrir comprit le piège, il referma sa gueule.

    Et l’ivoire sectionna la chair.

    Týr avait sacrifié sa dextre.

    Fenrir en la broyant mugissait de colère.

    Il avait été pris au piège des dieux.

    Týr sentit soudain une douleur atroce envahir tout son être.

    Choc mental.

    L’imprévisible réalisa que le mot Týr était en réalité une déformation de Téras.

    Ce récit était celui du combat de Téras contre le système.

    Le caméléon se souvint de l’instant où il avait retrouvé Téras, la main droite broyée baignantdans son flux photonique.

    Empathie prométhéenne.

    Effet Pygmalion.

    Effet Caméléon.

    Impact.

    Le jeune libraire s’écroula de tout son poids.

    Que personne ne grave les runes s’il ne sait lui-même les lire ;

    ils sont nombreux ceux qu’ont égarés ces lettres mystérieuses.

    Le caméléon posa le livre et descendit les marches le plus rapidement possible. Le jeunelibraire était là, seul, au milieu de ses livres. Il s’approcha de lui et lui releva la tête.

    – Le livre… gémit-il. Il est à vous. Il m’avait été confié pour vous le remettre,soupira-t-il.

    – Que le temps soit avec toi, mon ami.

    Le temps s’empara du jeune libraire. Ce descendant du pays sans passé appartenait désormaisau futur.

    * Pourquoi lui et pourquoi maintenant ? Pour quelles raisons tuer un aclone dans une réserve ?

    Au même instant il entendit un bruit à l’étage. C’était des pas à peine perceptibles… Ilresta immobile. Il savait qu’il avait été localisé.

    * Capteurs infrarouges activés.

    * Capteurs photonium activés.

    * Coincidence.

    Le livre avait été déplacé mais l’individu était toujours là. Ce n’était pas le comportementd’un effaceur du système. Il gravit les marches de l’escalier qui menait à l’étage. Avantd’atteindre le sol de l’étage, il aperçut le visage de l’individu. C’était une femme… Ellepleurait… Instinctivement, il gravit les dernières marches sans se faire remarquer par lafemme qui tenait le livre contre elle comme si il avait représenté un objet sacré.

    Elle pleurait en silence. Elle tremblait de peur…

    – Je viens en ami, finit-il par dire. Elle eut un soubresaut mais elle resta silencieuse.

    Il s’approcha encore d’elle et la prit dans ses bras.

    – Il est mort, n’est-ce pas ? lui demanda-t-elle et le caméléon acquiesça de la tête.

    – Ils l’ont tué pour le livre… Mais ils ne sont pas venus le prendre… Ils cherchaient leprochain…

    – Gardien du livre ?

    – Oui, c’est lui qu’il cherche. Mon mari n’était qu’un maillon de la chaîne…

    – Alors je serai le prochain…

    – Vous ?

    – Il me l’avait confié.

    Après un moment de silence, elle le regarda dans les yeux. Les sept esprits compatirent…

    – Alors vous êtes un…

    – Oui… Désormais, vous n’aurez plus rien à craindre.

    Elle répéta cette phrase comme pour mieux la comprendre. En vain… Néanmoins elle lui donnale livre.

    – Ce livre, c’était sa vie. Ce sera aussi celui de sa mort… Laissez-moi à présent.

    Elle descendit les marches en murmurant un chant puis elle disparut…

    * Requiem…

    Il prit une autre porte comme s’il connaissait parfaitement les lieux.

    Toujours cette impression de déjà vu.

    Elle donnait sur une petite passerelle qui surplombait la ruelle. En la traversant, il vitcette foule de touristes, tous identiques. Ils ne cessaient de prendre des photographies…

    * L’identité immortalise la diversité.

    En atteignant l’autre maison, il eut une curieuse sensation.

    * Pont temporel, pensa l’inventeur.

    Contrairement à toute attente, une nouvelle partie venait de débuter. Et cette fois, lesystème avait un temps d’avance. L’évasion du caméléon n’avait donc rien de remarquable,ce n’était qu’un coup dans l’ouverture. Le développement du système était meilleur. Nonseulement ses pièces étaient mieux disposées mais il connaissait parfaitement le terrain.Le caméléon se déplaçait dans son terrain et tous ses coups avaient été forcés et doncprévisibles.

    Il en déduisit que le système recherchait autre chose que sa perte. Il se demanda un instant,s’il ne se servait pas de lui pour éliminer les aclones. En effet, les uniques avaientconnaissance de l’existence des caméléons et ils les attendaient. Ils étaient prêts à lesaider. Ils savaient que les caméléons viendraient les aider. Le système ne pouvait ignorercette idée et il était impensable qu’il ne l’utilisât pas à ses fins.

    Il ne sut combien de temps dura son voyage dans l’océan de la nuit. Il n’était certain qued’une chose ; un concept était omniprésent dans ses sept esprits. Celui que l’on nommait :éternelle étendue chez les dieux, vague chez les Vanes, séjour de l’anguille chez les géants,assise liquide chez les Alfes, océan profond chez les nains et mer chez les hommes. C’étaitdans ce concept qu’était né le schéma mental que constituaient les éléments fondamentaux decouleur, de temps, de sens et de don.

    L’éclat de photonium datait de l’époque du miracle islandais.

    Ce fut à partir de ce siècle que les Islandais consignèrent sur parchemin leur littérature.

    Pourquoi ce siècle ? Alors que de nombreux textes avaient déjà plusieurs siècles d’existence.

    Aucune explication certaine n’avait été avancée. Un seul fait était incontestable.

    Le miracle islandais avait eu lieu.

    Car le XIIème siècle vit le commencement de l’âge de l’écriture.

    Ainsi depuis sa naissance, il avait toujours su que rien n’était écrit et que tout était àfaire…

    Sa langue était la musique de ses ancêtres.

    Sa force, son instrument.

    Sa voie, sa voix.

    L’art du chant, le sönglist, était en lui. Nul ne le lui avait appris. C’était un don.

    Dès sa plus tendre enfance, il avait su manier

    Le mugissement de la mer

     des tempêtes du sable

     de la clepsydre du temps

     du pays des glaces :

     la harpe.

    Chaque son de son instrument était un morceau de cette humanité qui habitait en lui : lamémoire de son peuple. Dans le passé de la harpe, il inscrivait peu à peu le futur de saterre.

    Car son pays sans passé pouvait désormais écrire son futur.

    Il était né dans le temps mais la musique l’avait sauvé. Elle avait expliqué sa différence.Ainsi son don avait été considéré comme un talent. Tout le monde voulait l’entendre.Mais combien pouvaient le comprendre ?

    Son regard lui suffisait pour comprendre le jeu des maîtres. Il caressait les cordes del’âme islandaise. Dans la mentalité scandinave il avait trouvé l’esprit islandais : le volcan.

    Dans sa musique, les hommes sentaient :

     Le sang de la terre

     du soleil des profondeurs

     de la nuit d’un jour

     de la lumière du noir :

     la lave.

    Quand il jouait de la harpe, c’était un torrent de lave qui coulait en lui. Il avait très tôtcompris que l’enchevêtrement de sons élémentaires était capable de produire la complexité desa langue. Et depuis, il n’avait cessé de la chanter.

    Son chant initialement ancré dans les mythes anciens, était lui-même devenu une sorte de mythe.Nul ne comprenait une telle maîtrise de son art.

    C’était pour cette raison qu’il avait été surnommé le magicien.

    Et son chant était considéré comme magique.

    Il était unique.

    Mais pas seulement…

    Il était aussi d’une couleur indéfinissable.

    Il était comme un futur enclavé dans le passé.

    C’était lui qu’il avait déjà rencontré dans le futur, dans le XXIème siècle. C’était le solistedu concerto pour flûte et harpe de Mozart… C’était lui, l’émetteur du signal. Sa magie étaitgnostique.

    Il appartenait donc au XIIème siècle.

    Et il savait.

    Ils étaient homogènes comme formés dans la même matière temporelle.

    C’était la raison pour laquelle l’un attendait l’autre et l’autre reconnut l’un.

    La rencontre eut lieu dans la pénombre du náttverdr. Ils venaient de terminer le repas du soir.

    Il y a neuf arts de moi connus :

    Je joue aux tables en connaisseur ;

    Je me trompe rarement en fait de runes ;

    Lire, tailler fer ou bois sont à ma portée ;

    Je sais raser le sol à skis,

    Manier un arc, ramer à plaisir ;

    Je sais plier mon esprit à l’un et l’autre de ces arts :

    Le lai du poète et le jeu de la harpe.

    Le magicien disputait une partie de Skáktafl. C’était plus exactement une variante du jeud’échecs dans laquelle les adversaires, en jetant des dés, déplaçaient des pions qui avaientpour mission d’encercler un hnef, une sorte de “roi”.

    Ils se reconnurent mais la partie continua comme si rien ne s’était passé.

    En observant le déroulement de la partie, le caméléon pensa qu’elle était une bonnereprésentation de leurs combats contre le système.

    Deux versions.

    Les effaceurs pourchassaient impitoyablement chaque caméléon.

    Les caméléons combattaient sans relâche toute forme du système.

    Dans les deux, l’important c’était la combinaison des pièces.

    Elles n’étaient pas uniques, elles étaient essentielles.

    Ils étaient uniques, c’était l’essentiel.

    Et le jet de dés qui ne cessait de rappeler que tout n’était que hasard et nécessité.

    L’adversaire se leva mécontent en maugréant sur la magie.

    Cependant le magicien ne dit mot. Il se contenta de prendre son instrument. Les sons dela harpe submergèrent le caméléon. Il pensa à une statue cycladique. Tous entendaientla musique tandis que le caméléon comprenait le message.

    C’était ainsi que la plus sacrée des discussions avait eu lieu au milieu de tous.

    Contact.

    * De retour du siècle cloné.

    * C’est l’île des uniques.

    * Le refuge des glaces.

    * Le secret du feu.

    * La rareté sied aux rares.

    * Oubliés du système ?

    * Isolés de tout !

    * Aux confins de la terre…

    * Dans les glaciers sombres ?

    * Le plus grand…

    * Vatnajökull.

    * L’après…

    * Existence du méta.

    * Effet miroir.

    * Le magicien ?

    * Le gardien.

    * Bóndi.

    Cet homme, pensa le caméléon, était l’homme des sagas. Il était capable de récapituler sonlignage sur plusieurs générations. Il était la base de la société islandaise médiévale. Sonhistoire et celle de ses ancêtres l’avaient préparé à combattre le pouvoir. Son indépendanceétait innée. C’était la raison pour laquelle il avait été l’un des premiers à savoir, l’undes premiers à comprendre.

    Une brute épaisse arracha la harpe des mains du magicien. Elle l’accusa de tricherie et lefrappa à la figure. Dans sa chute, il renversa les pièces de l’échiquier qui s’éparpillèrentsur le sol.

    Attaque imprévisible.

    La brute allait s’abattre de tout son poids sur lui lorsqu’elle aperçut un éclair bleu.

    Mouvement de photonium.

    L’imprévisible se plaça entre lui et sa victime.

    Frappe latérale.

    La brute sentit une douleur inexplicable sur sa tempe droite.

    C’était le sol.

    Sans comprendre ce qui s’était réellement passé, elle se releva en brandissant sa hache.

    Mais avant de pouvoir asséner un seul coup, elle aperçut un nouvel éclair bleu.

    Sa hache se planta profondément dans le bois.

    Ses mains étaient douloureuses.

    Comme si elles avaient touché le feu de la glace.

    Pourtant sa victime n’avait pas fait un seul mouvement.

    La brute prit son élan et fonça sur elle en renversant tout sur son passage.

    Tout, sauf un obstacle imprévisible.

    Elle s’écroula et demeura immobile, persuadée d’avoir lutté contre sept personnes.

    Les témoins de la scène furent eux aussi incapables de l’interpréter.

    L’incompréhensible provoqua un sentiment de colère en eux.

    L’hypersensibilité du caméléon le saisit.

    Il aida le magicien à se relever et lui montra une direction.

    La porte du soleil.

    Ils s’y engouffrèrent en un instant au grand étonnement des autres.

    Ils laissèrent sur place la brute foudroyée et se mirent à poursuivre le magicien etl’étranger.

    Mais en sortant au dehors, tous s’immobilisèrent devant l’étrangeté de la scène.

    Au centre d’un soleil bleu, le magicien, un genou à même la neige, avait armé son arc.

    Tous connaissaient la maîtrise de cet arc. Un seul mouvement et c’était la mort.

    L’instant d’après, en bousculant tout le monde et en hurlant, la brute fit irruption, sahache levée.

    Alors elle connut la puissance du volcan et la dureté de la lave.

    Un éclat noir vint se ficher au milieu de son crâne.

    C’était la pointe de la flèche du magicien du pays des glaces.

    Dépérit le jeune pin

    Qui se dresse en lieu sans abri :

    Ne l’abritent écorce ni aiguilles ;

    Ainsi de l’homme

    Que n’aime personne :

    Pourquoi vivrait-il longtemps ?

    Telle était la pensée des sept esprits du caméléon qui regardait son compagnond’armes, le magicien. Ce dernier n’avait plus prononcé un mot depuis la fin dela lutte qui s’était soldée par la mort de la bêtise humaine. Lui qui avaittoujours été différent, était devenu un objet de jalousie et de haine. Cettefois, sa magie avait été son dernier rempart. Désormais, il était seul. Combiende temps serait-il capable de vivre dans ces conditions ?

    Peu à peu le froid engourdissait leurs membres. Sur la neige, deux sillonsdoubles étaient l’unique trace de leur existence. Ils avaient semé leursassaillants en empruntant des chemins de traverse connus seulement de quelquespersonnes. Des traces gravées dans la mémoire des vieux : les interlocuteursde toujours.

    Seulement après cette mort, les vieux aimeraient-ils encore le magicien ?

    La dureté du sol leur rappela la puissance de Vatnajökull.

    C’était en ce lieu que l’éternité avait posé son pied de glace.

    Sa pureté était la seule à connaître la véritable couleur des caméléons.

    Soudain, au loin, apparut un arbre.

    La rareté de celui-ci et le cadre extrême du glacier surprirent le caméléon.

    Fylgja.

    Le magicien avait suscité cette figure du destin afin d’aller visiterl’au-delà. Elle était la part immatérielle des hommes. Et quiconque voyait safylgja savait qu’il allait mourir.

    Peu à peu, l’étrange arbre se transforma en une image insolite.

    C’était un sage sur un cheval courbé.

    Il les attendait.

    Il était venu à la rencontre du hamr ; l’une des cinq âmes scandinaves.

    Ce hamr était capable de s’évader de son enveloppe corporelle pour défier lescatégories spatio-temporelles et se rendre en un éclair à des distancesconsidérables loin en avant ou en arrière dans le temps afin de satisfaireles souhaits de son possesseur. Il avait l’apparence de ce dernier ou celled’une figure animale symbolique.

    Cette fois, le hamr s’était métamorphosé en caméléon, telle était la pensée dusage.

    A présent, le magicien et le caméléon pouvaient voir les traits du sage.

    Ses sentiments teintaient son visage d’une expression de douce mélancolie.Dans ses yeux à peine ouverts il reconnut un éclat caractéristique.

    C’était celui du photonium.

    C’était un unique.

    Et la rencontre eut lieu sur le monde du double.

    Le sage toucha avec tendresse les mains tendues du magicien et du caméléon.

    Désormais, il serait moins malheureux.

    Ils étaient enfin réunis dans la solitude la plus extrême.

    Pensée triple :

    * Que le temps soit avec toi !

    Ils marchèrent tous les trois encore un long moment avant d’atteindre lehameau. Celui-ci était pour ainsi dire irréel. Les historiens et encoremoins les archéologues n’en mentionnaient l’existence. La rudesse desconditions climatiques en Islande avait regroupé l’habitat sur le littoralet quelques rares vallées de rivières à l’exclusion de tout autre endroit.

    De plus près, le hameau ressemblait plutôt à un assemblage de maisons. Enfait, celles-ci qui étaient elles-même de petits bâtiments reliés selon laforme classique appelés boer, étaient elles aussi reliées.L’extrême rigueur du temps sur le glacier avait conduit ses rares habitantsà généraliser le procédé. Selon la coutume islandaise chaque boer avait unbâtiment principal nommé skáli. Et ce fût dans l’un d’entre eux qu’ils seretrouvèrent après avoir franchi la porte symbolique, nommé stokkr en vieuxnorois. Dans la pièce trônait un métier à tisser vertical manipulé avechabileté par une vieille femme qui interrompit sa tâche en les voyants’approcher. Des hommes et des femmes affluèrent des autres boers. Tousdésiraient les rencontrer. Ils avaient appris que le sage était venu avec lemagicien et le caméléon.

    Dehors, durant cette longue nuit d’hiver le vent battait son plein etfaisait trembler les plaques de tourbe du toit. Tandis au dedans tousdégageaient cette chaleur humaine qui avait d’autant plus de valeur que soncontexte était extrême. L’empathie du caméléon le ressentait profondément.Il avait face à lui ceux que la population qualifiait d’aclones. Il avaitretrouvé les intouchables du système, les uniques : les hommes qui avaientconnaissance du méta-système. Isolés du monde, aux confins des territoirescontrôlés par le système, ils savaient. Et cela était déjà trop.

    L’unicité était en danger. Elle devait survivre, seulement dans quel but ?

    Les sept esprits du caméléon se déployèrent dans la pièce pour penser lesautres.

    Ubiquité mentale.

    Il apposa son monogramme sur chacune des paumes tendues vers lui. Tousdésiraient cette marque de l’éphémère en lutte contre l’éternité.

    Communion des esprits.

    Ils étaient vivants mais dans quelles conditions. Pour vivre, ces hommes etces femmes s’étaient regroupés sur ce glacier désert de l’île la plusseptentrionale d’Europe : un ghetto de glaces. C’étaient des morts ensursis. Le système les avait réduits à l’état de morts dans leurs propresvies. Ils n’étaient plus que des ombres, des fantômes. Tel était le sort desuniques. Leur diversité était écrasée par l’identité de la masse.

    Dépourvus de liberté, ils étaient condamnés à mourir dans l’oubli,prisonniers d’une enclave temporelle. Le système n’avait pas besoin de lesdétruire, les uniques étaient déjà dans un bagne, celui de l’enfer deglaces. Seulement les sages connaissaient le méta-système et cela, lesystème l’ignorait. Une seule inconnue demeurait : pour combien de tempsencore…

    Il suivit le magicien et le sage qui lui indiquèrent un autre skáli. A cetendroit, beaucoup plus isolés que les autres, l’attendaient quatrepersonnes assises à une table à peine éclairée par une lumière diffuse. Tousles trois prirent place sur les sièges vacants. Comme les autres lui demandaients’il avait rencontré le gardien, le caméléon posa sur la table le livre paréde l’éclat de photonium. L’instant d’après, des quatre sceaux des sagesjaillirent des faisceaux. Ces derniers, en atteignant l’éclat de photonium,activèrent une transformation et le livre devint porte. L’esprit del’inventeur reconnut son schéma.

    – C’est grâce à elle que nous sommes venus sur le Vatnajökull, dit le plusdes sages qui était borgne comme le dieu du savoir suprême.

    – Nous sommes les seuls rescapés du grand massacre du futur, dit un autrequi avait la taille du géant Mimir. Il savait tout ce qui se passait danstous les mondes grâce à ses deux corbeaux Huggin (Pensée) et Munnin (Mémoire).

    – Les uniques nous ont suivis dans le XIIème siècle… Nous sommes les gardiensde la porte, conclurent les jumeaux.

     Il fallut le don des sept esprits pour saisir toutes les représentationsde ces quatre phrases. Ainsi il retrouvait dans le passé, des hommes dufutur qui avaient aidé les uniques grâce à son invention. Et les quatresages savaient qu’il était le créateur des portes. Seul celui-ci pouvaitcomprendre le code des livres, le livre des codes. Et sa présence en étaitla preuve. Ils l’avaient donc identifié à l’un des sept esprits, celui del’inventeur. Ils ne connaissaient pas l’existence des six autres…

    Dès qu’ils entendirent le bruit au seuil du skáli, les quatre sagesdésactivèrent leurs sceaux et la porte redevint livre. Une femme pénétradans la pièce et s’approcha du géant. Elle ne lui dit que quelques mots maissa face s’assombrit. Il se leva sur-le-champ. Le caméléon n’avait pas dit unmot et ils étaient tous en train de se précipiter vers le bâtiment du bordsud.

    Myrmécosystème.

    Il était en feu et il menaçait les autres. Comme les maisons étaient reliées,le hameau tout entier était en danger… Toute la communauté s’activa pouréteindre le feu. Pour cela elle dut sacrifier le bâtiment mitoyen en y mettantle feu pour que le premier ne pût s’étendre sur l’ensemble des bâtiments,car le vent n’avait cessé de souffler.

    Une fois le feu éteint, ils constatèrent qu’il n’avait rien d’accidentel etque sa source était intérieure…Qui donc avait commis ce crime ? Et pourquelles raisons ? La question fût à peine posée qu’un mot lui fut associé :diversion.

    Le caméléon et le magicien rebroussèrent chemin aussi vite que possible. Maisil était trop tard. Le livre avait disparu. La porte s’était refermée.Désormais ils étaient prisonniers du XIIe siècle. Il fallait se rendre àl’évidence : la communauté abritait un traître en son sein… Ils seregardèrent en se posant la même question : comment avait-il pu échapper àla vigilance des uniques ?

    Livre effacé.

    La jeune libraire remit le livre dans son étagère, visible de l’extérieur.Le piège était de nouveau en place prêt à fonctionner sur un nouveaucaméléon. Il était la porte d’une cellule temporelle. Elle esquissa unsourire froid en le voyant dans sa position initiale. L’effaceur prit laplace du jeune libraire d’origine islandaise.

    Livre activé.

    Le caméléon était venu dans le passé grâce au livre. A présent, le temps s’était refermé sur lui. En entendant le son de la flûte, il se rappela un traité dans lequel l’instrument et ses trousétaient interprétés comme la lumière d’Apollon et les voix des neuf muses.

    Mais ici, au milieu de nulle part, d’où pouvait provenir ce son ?

    Ce n´était d’ailleurs pas simplement un son…

    C´était un véritable code.

    Et le caméléon en était persuadé, il l’avait déjà entendu dans le passé et donc, à présent, dans le futur.

    C’était le code d’un autre siècle, un siècle tout proche…

    Les hommes et les femmes du hameau couraient en tous sens à la recherche de ce son étrange.

    Ils désiraient se venger du vol du livre.

    Le caméléon le savait.

    Il courut en direction de la flûte qui n’avait cessé d’émettre son code.

    Il arriva juste au moment où les autres avaient encerclé un être plus difforme qu’un caillou. Ce ne fut qu’en voyant le caméléon qu’il cessa de jouer. C’était l’enfant aux sept règles.

    Celui qui n’avait connu que le monde de la Cité, était ici sur le glacier Vatnajökull, au centre du pays des glaces, du pays sans passé. Il ne savait pas où il se trouvait. Tout ce qu’il avait désiré, c’était de retrouver les sept caméléons du futur. Aussi il avait disposé les sept règles dans la position caméléonienne. Ceci avait eu pour conséquence d’ouvrir la porte de l’inventeur et d’activer le processus de ramification. Il ne pouvait connaître sa destination et il ne l’avait pas désiré. Son seul but, c’était le contact. Et le contact eut lieu.

    Le caméléon plongea dans sa pensée à travers son regard, et il sut qu’à présent il en était un lui aussi.

    Le magicien le comprit lui aussi. Il n’y avait pas d’autre moyen pour se retrouver à cet endroit. Alors, sans rien dire, il se mit à jouer de la harpe à la stupeur des hommes et des femmes qui encerclaient l’être difforme. Ce dernier mit à nouveau la flûte à sa bouche, comme pour l’accompagner. Cependant le caméléon et le magicien comprirent immédiatement qu’atravers sa musique l’enfant racontait son histoire.Ils savaient que son siècle était noir comme ceux que connaîtrait l’Islandedans le futur.Dans le son de la flûte, ils entendirent celui des cloches. Et tous lesuniques s’assirenten silence comme pour écouter une nouvelle saga qui n’avait pas encore eu lieu,une forme de récit qui n’existait pas encore. Ils n’en connaissaient qu’unpersonnage maisils comprirent qu’il s’agissait du principal. En le regardant, le caméléonpensa quel’existence de représentations analogiques dans l’architecture fonctionnelle cognitive del’imagerie visuelle était la cause de la performance de certaines heuristiques.Seulement,il ne dit rien car il se souvint d’une phrase de Umberto Eco, un écrivain deson premier siècle : étudiez mais ne le dites pas, faites semblant de discourir entreamis, car lesgens détestent savoir que vous avez suivi une méthode rigoureuse, préférantattribuerà l’inspiration ce qui est au contraire le fruit de la rigueur. Le gambit étaitla clé du code.Après l’irruption des caméléons dans la cathédrale et la réaction de la masse, l’enfantfut contraint de trouver refuge ailleurs. Il ne pouvait plus vivre dans ce lieu considérécomme maudit par la population. Il en trouva donc un autre qui jouissait du droitd’asile et où se rassemblaient les mendiants et les malfaiteurs. Cet endroit étaitsurnommé la cour des miracles. Et pour la première fois de sa courte vie sadifformité fut un atout. Nul ne le remarqua dans cette foule anonyme. Seul un arrêtsolennel pouvait violer le refuge mais la chose était rare. Sinon malheur à celuiqui violait un lieu d’asile en étant armé… Mais le pauvre diable était si laid quenul n’osait le regarder dans les yeux. Ces yeux qui avaient une couleur si étrange.Il était si misérable que personne ne lui donnait l’aumône. Alors il décida d’apprendrece jeu qui permettait au vainqueur de recevoir quelques pièces de son adversaire.Il prit l’habitude de s’approcher des joueurs tout en restant à une certainedistance pour nepas être remarqué. C’était ainsi qu’il avait appris les règles à travers les coups desjoueurs. Un jour, les adversaires lassés de jouer ensemble, laissèrent leur planchebicolore à un comparse. Celui-ci se retrouvant sans adversaire durant un momentfinit par l’interpeller.

    -Approche… Je ne te connais pas… Prends les blancs…

    Le petit monstre s’assit alors en face de lui sans avoir prononcé un seul mot. Et ilavança doublement le petit objet de bois qui se trouvait devant une pièce couronnée.Il avait remarqué que les plus petits objets, du fait même de leur faiblesse et de leurlenteur, structuraient la position. L’autre l’agressa par la gauche. Il sentit quec’était un piège et refusant la prise, il avançait de la même manière sur la mêmeaile, un objet identique. Alors l’autre s’abattit sur son premier coup et l’emportadans sa main. Il lui répondit sur l’autre aile en l’attaquant avec une figure mineurecapable de surmonter les obstacles. L’autre défendit de la même manière sa prise.Sa maîtrise semblait plus grande et bien que noir, il prit l’initiative dans l’ouvertureL’enfant se calfeutra dans une défense triangulaire et mit à l’abri sa pièce fendue.Il subissait des attaques de toutes parts mais il résistait. Il défendit avec ténacitétoutes ses pièces. Il en était responsable. Puis il contre-attaqua et gagna la pierreet le bois contre le sacrifice de la figure affublée d’une tête de cheval et l’autreabandonna la partie.

    L’enfant pensa que c’était fini mais ce n’était que le commencement de ses ennuis.Les amis de son adversaire n’en croyait pas leurs yeux. C’était tout simplementimpossible. Ils dévisagèrent l’enfant comme s’il avait été un criminel.Celui-ci enfonça les mains dans ses poches et saisit les sept règles. Cela le rassuraun instant. Il se leva et commença à s’éloigner sans se retourner. C’était sans compterla rancune des gens.

    Le soir, tout seul, couché à sa place habituelle, il repensait au déroulement decette partie. Mais il n’eut pas le temps d’analyser ses mouvements, le craquementd’une brindille proche de sa tête l’interrompit. En un instant, il futcagoulé et attaché. Deux hommes le soulevèrent et le transportèrent vers une destinationinconnue. Mais en entendant le son du fleuve, il comprit qu’il était sur le pont depierre. Ils allaient le noyer à cause d’un jeu. Il était déjà sur le parapet quand ilcria : j’ai un secret. Au même instant, les deux hommes le déposèrent àterre et lui enlevèrent sa cagoule.

    – Ce sont les sept règles, dit-il. Comme les autres semblaient ne pascomprendre, il montra ses poches. Ils en sortirent sept règles parfaitement identiques.

    -Il faut les disposer de manière à ce que chacune touche les six autres…

    -Je vais vous montrer…Ils lui détachèrent les mains. Il disposa alors les septrègles dans la position caméléonienne et il disparut.

    Au même instant, la flûte et la harpe s’arrêtèrent de jouer.

    Telle était la musique : elle donnait une âme aux coeurs, des ailes à lapensée et un essor à l’imagination.

    Le caméléon pensa que tout n’était pas joué. Car l’enfant avait apporté unélément imprévisible dans la bataille livrée contre le système : les sept règles.

    Contre-attaque.

    Ils devaient changer le hasard de l’isolement en nécessité de création. Rienn’était encore écrit.

    Brainstorming en phase générique.

    Elaboration de la théorie des îlots.

    Rares par définition, isolés par le système, marginalisés par les sociétés,ils ne leur restaient que l’exception : cette exception capable de modifier lacivilisation. Ils seraient les gardiens du futur. Ils seraient les premiershommes. Ce n’était pas un choix. C’était une nécessité.

    Vision caméléonienne du monde.

    Nomades de la culture, leurs vies seraient les traces de la couleur : cecombat contre l’entropie.

    L’isolement social se transformait en essor créatif.

    Leur passage dans le monde, ils le marquerait d’un sceau, d’un symbole, d’une couleur.

    Ils seraient toujours les mêmes dans leur différence : les singularitésinitiales.

    Et, à présent, c’était l’heure de l’Islande.

    Le temps serait avec elle.

    Car il était avec eux.

    Il ne pouvait en être autrement.

    Effet miroir.

    Miracle islandais.

    Ramification des uniques.

    Ils savaient que rares seraient ceux qui survivraient à cette épreuve.

    Mais la réaction en chaîne devait avoir lieu.

    C’était l’unique solution.

    Leur masse critique était capable de tout.

    Et le miracle eut lieu au XIIème siècle.

    C’était une nouvelle aube pour l’humanité.

    Les sept esprits du caméléon en étaient conscients.

    La surinterprétation serait la réalité.

    Telle avait été sa proposition aux sages.

    Tel était le don des caméléons.

    Le miracle islandais avait une cause. Celle-ci avait une couleur.

    La communauté des uniques s’installa sur l’ensemble de l’Islande. Etcommença son oeuvre.

    Elle serait d’une richesse exceptionnelle.

    Mathématiciens, Astronomes, Prosateurs, Grammairiens et Scaldes poussèrentla création au delà du pensable.

    Ils transformèrent leur énergie mentale en une masse de documents sans pareils.

    Et il fallut plusieurs siècles au système pour reprendre le contrôle de cetteîle sans passé qui avait écrit son histoire. Il commença son travail de sapepar les querelles intestines attisées par le roi norvégien Hákon Hákonarson,puis par le serment d’allégeance obtenu par l’évêque norvégien HeinrekrKársson et enfin par les accords dits Gamli Sáttmáli qui ne seraient pasrespectés. Alors l’Islande connaîtra sa ”longue nuit”.

    Le caméléon le savait et le révéla aux uniques. Loin de les décourager, cesavoir devint un pouvoir. Connaissant l’heure de la longue nuit, ilsdécidèrent de créer jusqu’à leur mort. L’enfant salua le caméléon. Grâce à lui,il avait désormais une famille. Il lui rendit les sept règles.

    – Je n’ai rien à t’offrir alors ton cadeau sera le mien.

    Mission temporelle.

    Univers livresque.

    Retour dans le siècle cloné.

    Nouvelle modification.

    Ils ne reconnurent pas l’ancien quartier. Il avait changé de style. Mais lalibrairie était toujours là. Celle-ci n’avait pas changé.

    Piège temporel.

    La femme était toujours là. Elle attendait sa nouvelle proie. Elle savaitqu’elle viendrait. Mais elle ne savait pas que c’était lui.

    Le caméléon devint imprévisible.

    L’effaceur n’était pas seul. Elle le savait.

    Ils localisèrent sa présence. Tel était son but.

    Cible localisée.

    Bouclier photonique activé.

    Elle traversa la vitre comme un éclair bleu.

    Effaceurs clonés. Combat mental.

    Combinaison.

    Ils étaient trop nombreux pour elle. Mais elle le devait aux autres.

    Elle n’avait qu’un seul but : le livre.

    Sacrifice.

    Elle s’élança. Une lame l’atteignit à la jambe mais elle ne s’arrêta pas. Ellesaisit le livre qui tomba à terre. Une autre lame lui avait sectionné la main.Elle tenta de l’attraper de l’autre, mais elle subit le même sort. Elle gisaità terre, démembrée, à côté du livre. Alors dans un dernier élan, elle arrachal’éclat de photonium avec ses dents.

    Cible effacée.

    Mission accomplie.

    Un effaceur lui souleva la tête en l’attrapant par les cheveux et le regardadans les yeux.

    Ils étaient ouverts et ils avaient une couleur étrange.

    Il vit sa mort.

    Noeud gordien des sept esprits.

    Explosion mentale.

    Rayon photonique.

    Les effaceurs furent submergés par un flux mental.

    Frappe imprévisible.

    Ils s’effondrèrent, foudroyés, matés.

    Elle se releva lentement.

    L’oeuvre de Téras se recréa.

    A l’insu du système.

    Le caméléon avait forcé le système à penser différemment le conflit.

    Nouvelle stratégie.

    Théorie générale des systèmes.

    Modèle systémique et paradigme polémologique.

    Cette fois, les caméléons avaient un temps d’avance sur le système.

    Ils devaient le mettre à profit pour parer sa prochaine attaque au moment où il prendrait connaissance de la nouvelle situation.

    Changement des données historiques.

    Impact du XIIème siècle sur le siècle cloné.

    Impact du méta-système sur le système.

    L’action des caméléons était la réalisation du droit d’ingérence au sein d’une théorie des îlots.

    La masse du système interdisait une attaque directe, les caméléons tels des pics énergétiques leperturberaient à travers leurs relations structurelles.

    La contre-attaque serait délocalisée.

    C’était le seul moyen de faire effondrer le système sous son propre poids.

    Une fois la théorie des îlots activée, le système ne pourrait parer toutes les attaques simultanées.

    Seulement, combien de sacrifices seraient nécessaires pour activer la contre-attaque.

    Les sept caméléons étaient incapables de les estimer.

    Ils n’étaient conscients que d’une chose.

    Ils étaient nécessaires.

    Flux photonique.

    L’imprévisible reprit la forme du caméléon.

    Et celui-ci l’apparence des clones.

    Il se faufila au sein d’un groupe de touristes en quête d’un passé figé dans le temps. Ils suivaientcomme un troupeau docile, un androïde jamais lassé de répéter le même discours devant chacunedes échoppes, devant chaque élément digne d’être commenté avec l’ironie du maître sur l’indigène, avec le regard condescendant de l’évolution sur le passé.

    Au coin d’une venelle, le caméléon quitta le groupe.

    Il était à l’abri.

    Il plaça les sept règles dans la position caméléonienne.

    Un mot avait attiré son attention. Un simple mot. Sa singularité l’avaitmarqué car il n’en connaissait pas d´équivalent dans d’autres langues, à samanière, il était unique.

    Πενταλιά

    Pourtant, c’était une autre caractéristique sémantique qui l’avait conduit àcet endroit.

    Ce mot signifiait l’empreinte de la paume ouverte.

    Il représentait la trace d’une union. Pourtant ce n’était pas la simplereprésentation d’un symbole chamanique.

    C’était un concept holistique.

    Malgré cela, il ne pouvait s’empêcher de repenser aux pétroglyphes indiens et àsa visite du site d’Acoma.

    Comme si un autre esprit tentait de communiquer avec les sept esprits ducaméléon.

    Alors au lieu de choisir une destination et un temps particuliers, il décidade suivre cette idée à travers la ramification.

    Car l’esprit aveugle du sage avait perçu la mentalité positive que dégageaitce mot si semblable aux caméléons.

    Il était la preuve de la trace que pouvait laisser l’éphémère dans le temps.

    Il était la mémoire d’un geste du passé.

    D’un geste dont le sens était inconnu.

    Une singularité mentale dans le néant de l’absurde.

    L’enfant plus difforme qu’un caillou n’était plus seul désormais.

    Au sein des uniques, dans cette île sans passé, il commença à écrirel’histoire ; non pas celle des évènements mais celle des pensées. A travers lemythe, il voulait comprendre l’essentiel de l’histoire. Il était désormais uncaméléon à part entière.

    Il savait qu’il ne le devait pas seulement à sa naissance.

    Il savait combien avait été précieux l’enseignement des sept maîtres.

    Il construirait son espace mental sur les sept piliers de la sagesse.

    Il n’était pas unique, il était essentiel.

    Et cette différence était une rupture.

    En voyant ces hommes et ces femmes qui travaillaient jour et nuit pour lapensée de l’humanité, il se sentit responsable d’eux.

    Il sentit en lui tout le poids de la mémoire, de cette part d’humanité danssa pensée.

    Il consacrerait sa vie à cela.

    Cette vie qui grâce à sa rencontre avec les sept esprits n’était plus unesimple existence.

    Il repensa à leur première rencontre et à son premier cadeau.

    Il ne put s’empêcher de fondre en larmes.

    Alors il sortit rapidement du skáli pour s’éloigner des autres et s’effondrerdans la neige.

    Il ne se releva qu’après un long moment.

    Ce fut à cet instant précis qu’il vit l’empreinte laissée par sa paume ouverte.

    Il la regarda longuement comme pour en découvrir le sens caché : les cinqsens cachés.

    Il était libre, éclairé par le soleil, lorsqu’il réalisa le schéma mental.

    Alors, au milieu de la couleur de la glace, du temps de l’écrit et du sensdes mots, il comprit la véritable signification du don. Il se pencha et traçaune lettre, une seule lettre, leur lettre.

    Tel était le don des caméléons.